Pirates des Caraïbes

Le monde s'apprête à changer! La compagnie des Indes prend possession des océans un par un. Choisissez votre camp et défendez vos idéaux!
 
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 { Welcome to my Hell - Le Cheminement d'une Âme Perdue }

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Lord Beckett
Capitaine de L'Endavour-Dirigeant de la Compagnie des Indes au service de l'Angleterre
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MessageSujet: { Welcome to my Hell - Le Cheminement d'une Âme Perdue }   Jeu 5 Nov - 20:13


{ Welcome to my Hell - Le cheminement d'une Âme Perdue }

¤ Préface ¤








Parce que nous ne sommes pas tous des héros.Parce que notre Destiné n'a pas toujours placé sur notre route que des belles choses,des fins heureuses,si simples à approcher,si simples à acquérir.Mais parfois,certains parviennent à se dépasser.À affronter le pire pour sauver ce qui leur tient à coeur.
Ce que vous lirez pourra vous choquer,vous faire frémir.Vous aurez peut-être envie de dire "impossible,je n'en crois pas un mot !".Et pourtant.Chaque fait rapporté ici a été réellement accompli.Par ce même homme que l'on croyait incapable de sauver une vie,en commençant par la sienne.
Vous êtes sur le point de découvrir la véritable histoire de celui que l'on nomme Lord Cutler Christian Beckett.Libre à vous de détourner les yeux,afin d'échapper à la tragique réalité.Ou bien de prendre votre courage à deux mains et d'ignorer cette mise en garde.Mais soyez certain que si vous parcourez les lignes qui suivront,vous n'en sortirez pas indemne.
Voilà donc comment cet homme se rendit aux Enfers pour y délivrer sa bien-aimée.Ce qu'il y trouva.Les êtres qu'il y rencontra.Enfin,ce qui advint.



{ Personnages Principaux }





  • Lord Cutler Beckett
    Directeur de la EITC & fiancé de Carlotta




  • David Mercer
    Homme de main & fidèle allié de Beckett




  • Carlotta de Neufchâtel
    Fiancée du Lord & captive de Blackheart




  • Blackheart
    Fils du Diable & soupirant de Carlotta


Et tant d'autres encore...





/! Avertissement !\ Le récit que vous êtes sur le point de débuter comporte de nombreux passages concernant la vie de Beckett.Ces évènements sont le résultat de ce que j'ai bien pu découvrir sur l'histoire de cet homme si secret,mais aussi le fruit de ce que j'ai ajouté à ce fameux passé.Sans doute vous,lecteurs,avez une autre opinion de ce qui a forgé de Lord tel que nous le connaissons.Mais pour ma part,cette version donne vie à cet anglais froid,hautain et assoiffé de pouvoir auquel Disney a consacré deux films.Pour moi,c'est ainsi que chaque scène où il apparait prend tout son sens,toute sa beauté;qu'en un mot,il est le plus boulversant et le plus magnifique.
Merci de respecter mes choix scénaristiques : vous êtes libres de les détester,mais au moins,laisser-moi les narrer,pour que je puisse tenter de vous faire passer tout ce que ce noble m'a inspiré =)

Cutler,c'est pour toi ~


Dernière édition par Lord Beckett le Mar 24 Aoû - 15:37, édité 1 fois
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Lord Beckett
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MessageSujet: Re: { Welcome to my Hell - Le Cheminement d'une Âme Perdue }   Jeu 25 Fév - 13:22


Chap. 1 : A Whole New World





La proue de l'Endeavour enfonçait avec paresse des eaux à présent d'une teinte sombre.Le bleu limpide de la mer des Caraïbes avaient rapidement cédé la place à son frère plus profond du grand large,mais cette couleur,entre le vert sale et le noir des abysses que l'on devinait sous la suface,aucun marin à bord ne l'avait encore vu,au cours de leurs inombrables traversées pour les plus vieux d'entre eux.Tout comme dans la fameuse passe aux épaves et aux requins,une atmosphère lourde pesait sur le navire,à peine porté par un vent sentant presque la mort.Il fallait menacer les hommes de les jeter par dessus bord s'ils n'exécutaient pas leurs tâches au lieu de rester là,le nez en l'air,à scruter les cieux d’un air pessimiste.Mais même les officiers ne pouvaient s'empêcher de trouver le climat détestable.Une brume menaçait de se lever depuis le matin,et toujours aucune terre à l'horizon... Ne pas savoir où l'on allait était sans doute pire que tout,source perpétuelle d'incertitudes.Sur quoi tomberaient-ils ? Des pirates ? Des ouragans ? Et le seul capable de répondre à toutes ces questions demeurait enfermé dans sa cabine,ne recevant que le stricte minimum de la part de l'extérieur : les rapports sur leur position devaient lui être remis par écrit,ces derniers se voyant apportés uniquement par David Mercer,seul homme autorisé à pénétrer dans les appartements du Lord.Quant aux indications de cap,elles réapparaissaient entre les mains du tueur sur une feuille de papier anonyme,minimes,et devant être détruites une fois lues.Jamais Beckett n'avait agi de la sorte : d'ordinaire,chacun savait où ils se rendaient,et leur capitaine descendait de temps à autres sur le pont,pour prendre de l'air,ou encore échanger quelques mots avec son état major.Là,rien.Ce n'était vraiment pas normal du tout.Et ça durait depuis des semaines,le bonheur du départ se voyant totalement dissipé désormais.
Au fin fond de sa cabine,le front apposé contre la vitre froide de la baie vitrée,Cutler s'abimait dans la contemplation de la trainée d'écume laissée par le bâtiment,coup de poignard dont la naissance devenait invisible,au loin.La fraîcheur du verre ne lui procurait nul repos,comme si la torpeur s'étant emparé de son être n'aurait su se connaître un remède.On approchait.Il ne savait encore combien de minutes et de miles marins le séparaient de sa destination,mais il le sentait,comme une mère éprouvait de la crainte lorsque son enfant était en danger,ou que les animaux fuyaient avant l'orage.De l'instinct pur,qui devrait le guider jusqu'à Carlotta et à son geôlier.Magnifique perspective,pas vrai ? Devoir se farcir l'aller-retour vers le lieu le plus craint du monde,s'en sortir sans perdre des plumes -vivant,en gros,si c'était pas trop demander bien sûr-,et avec sa fiancée,car après tout,s'il s'était déplacé,c'était pas pour faire du tourisme.Cependant,aucune peur,aucune appréhension ne venait troubler son calme presque irréel.Une nouvelle fois,l'anglais ne faisait pas comme tout le monde : ses hommes s'inquiétaient,il demeurait paisible,l'esprit vide,seulement habité par son but,entier,presque palpable.Soudain,deux coups légers furent appliqués à la porte,derrière lui.Peu après,Mercer entrait,et alors seulement à cet instant son patron songea à se retourner vers le visiteur.


-Oui...? demanda le britannique d'une voix sans motivation aucune.

Son mercenaire arborait une expression fermée,indéchiffrable,n'ayant pas bougé depuis leur discussion dans son bureau.Son chef n'aurait su dire s'il lui en voulait,ou si sa concentration atteignait des sommets encore jamais approchés.De toute manière,qu'est-ce que cela aurait changé ?


-La vigie ne signale rien de visible,bien que vos directives aient été respectées scrupuleusement.Ni autres bateaux,ni terre.Les boussoles commencent même à ne plus savoir où se situe le Nord.

Génial... Dans peu de temps,ils seraient définitivement perdus en plein océan,dans ce brouillard naissant,sur cette eau morbide,alors que le vent faiblissait à vue d'oeil.Comme dirait Barbossa,à croire qu'il fallait s'égarer pour trouver l'introuvable.
Brusquement,le silence oppressant formant une bulle autour de l'Endeavour fut brisée par un cri de joie,bientôt relayé à travers tout le vaisseau : terre !!! Terre en vue !!! Subitement apparue dans la lunette de poche d’un mousse,une silhouette rocheuse venait de fendre la nappe de vapeurs,droit devant.La liesse s'empara des serviteurs de la Couronne,bientôt jugulée en force de travail.Tous se voyaient des plus encouragés par cette apparition,et redoublaient d'efforts,à croire que l'eau leur faisait peur.Alors que ç'aurait dû être l'inverse...
Un effet contraire à tout ce que Cutler avait pu resentir jusque là souleva le coeur de ce dernier : sortir.Alors que naguère son seul désir avait été de demeurer sans compagnie,presque coupé du monde,une idée fixe venait de faire loi dans son âme.Cette île était sienne.Les racines de la Marque Noire y plongeaient toute entières.Devant eux se dressaient les derniers restes des territoires démoniaques,porte vers un univers digne des pires cauchemars.So go on !
Un quart d'heure plus tard,alors que le bien de Sa Majesté se trouvait à l'ancre à plusieurs dizaines de mètres de la rive,une chaloupe fut hissée sur la plage,amenant à son bord deux fusilliers marins,David et notre anti-héros.Les deux tuniques rouges n'en menaient vraiment pas large,et ne se firent donc pas prier pour rester avec l'embarcation,tandis que les deux inséparables faisaient quelques pas sur la grève.Cette dernière était composée de galets humides d'un gris sombre,ajoutant au "charme" du lieu : une île aux sommets acérés,à la maigre végétation,pareille à celle rencontrée en Irelande,mais en encore plus lugubre.Cutler continuait d'avancer,le pied étonnamment sûr sur cette surface glissante.Derrière lui,Mercer ne peinait pas pour autant,habitué aux situations les plus extrèmes.Devant eux,une nature sauvage,sans trace d’habitations ou de constructions,ni même d’indice quelconque ou de Passage vers un Autre Monde.Il se maintint une fois à bonne distance des sentinelles à la même hauteur que son patron,sentant bien que l’heure était aux dernières recommandations.En temps normal,Cutler aurait apprécié ce geste,cette compréhension sans un mot énoncé,mais avec cette chose en lui,le rongeant peu à peu,tut devenait flou,sans relief ni goût.Sa propre voix lui parut changée,lointaine,sans consistance aucune :


-En aucun cas nos marins ne doivent descendre à terre.Nous avons assez de provisions pour tenir de deux à trois mois ;ce ne sera qu’en cas de grande nécessité qu’une petite escouade partira à la recherche d’une source,ou à la chasse,et ce dans les envirions directs du navire.Il serait dommageable que certains viennent nous déranger,découvrir des choses devant rester secrètes à la conscience humaine,ou encore se faire dévorer par un quelconque démon.Au moindre incident,rentrez directement à Port Royal.Quant à moi,je… Aah…

Un soupir s’échappa de ses lèvres,alors que le britannique s’écroulait.Par bonheur,son homme de main le rattrapa de justesse avant que sa tête ne heurte les rudes galets.À genoux,une onde d’angoisse judicieusement régulée par un sang froid professionnel cristallisa son âme : par Dieu,que se passait-il ?! Un mauvais coup de Blackheart ? Le Lord aurait-il déjà succombé,sans que son protecteur silencieux ait pu faire un geste ? Non,le Ciel soit loué,il respirait toujours.Faiblement,mais ce simple souffle suffit à rassurer le tueur.Deux solutions lui apparurent alors,engendrant un dilemme plutôt ennuyeux : fallait-il tâcher de réanimer le noble,afin qu’il continue sa mission plus que dangereuse dans le respect de son honneur,ou bien obéir à son dernier ordre ? Le choix fut vite fait,et compte-tenu de l’aversion que possédait l’employé de la EITC envers miss de Neufchâtel,je vous laisse deviner quelle alternative avait été élue.
Portant le bien né dans ses bras,Mercer revint à la chaloupe.Les deux soldats le regardaient avec des yeux ronds comme des assiettes,visiblement à deux doigts de paniquer ;le mercenaire ne leur en laissa pas le temps.D’un ton autoritaire ne pouvant s’offrir d’aucune remise en question de la hiérarchie actuelle,il les invectiva ainsi :


-Ramenez-nous à bord.Et que l’on lève l’ancre le plus tôt possible : nous rentrons.

On ne se le fit pas dire deux fois,ça non ! Tous furent trop heureux de mettre le plus de distance possible entre eux et cette île maudite,capable de mettre à mal une figure vue comme intouchable du Royaume d’Angleterre.
Alors qu’Eole semblait de nouveau prompt à emporter le vaisseau vers les Caraïbes,Beckett fut allongé sur sa couchette,en simple chemise en pantalon,son jabot défait,sa perruque ôtée.Nul ne possédait,à nouveau,le feu vert pour les déranger.D’ailleurs,le médecin de bord n’aurait rien pu faire contre ce subit et fulgurant mal,compte-tenu des connaissances médicales de l’époque.Dave sentait bien que ce malaise était dû à ce ténébreux site,et non à quelconque faiblesse de l’aristocrate.Il percevait avec une inhabituelle perspicacité que ce dernier était « parti »,rendu en un lieu secret où lui seul saurait s’orienter,et qui sait,réussir.À lui de jouer désormais.
La seconde ombre du dormeur tira à lui une chaise,non sans une expiration résignée,avant de s’installer du mieux possible pour veiller le directeur de la Compagnie,alors aussi pâle et immobile d’une statue de cire.


***


Cutler ressentit un grand froid s’emprarer de sa personne,tandis que ses tympans menaçaient d’imploser.Il déglutit dans le but de faire chuter la pression à l’intérieur de son crâne,avant de regarder autour de lui : plus de Dave,plus d’Endeavour,simplement le large au loins,écrasé sous un ciel maussade.Contre toute attente,ces disparitions qui auraient paniqué n’importe qui le laissèrent de marbre.Au fond de son cœur,l’anglais sentait qu’il s’agissait d’un passage obligé pour parvenir à Carlotta,une sorte d’étape,si vous préférez.À partir de maintenant,il ne devrait plus compter que sur ses propres capacités,et celles de son étrange allié.Vers où se diriger,alors qu’aucun indice n’avait été visible jusqu’à lors ? Et bien vers cette immense grotte ouvrant sa bouche démesurée juste en face,pardis ! Un nouveau tour de la part de ce lieu en apparences vivant,gouverné par un être supérieur planant tout autour du britannique.D’un pas décidé,notre anti-héros pénétra à l’intérieur du gouffre humide.
Une demi-heure plus tard –plus ? Moins ? Impossible à dire,le Lord avait perdu tout repère temporel-,la lumière à la teinte sale du soleil ne parvenait plus jusqu’à lui.une étrange lueur ceignait pourtant les parois rugueuses,sorte de halo mystique qu’aurait pu dispenser un chandelier,si Beckett en avait possédé un.Même pas d’eau,même pas de vivres ! Selon nos données actuelles,un corps humain peut tenir au maximum trois jours sans boire.Trois malheureuses petites journées.Alors combattre le fils du Diable… Le bien né songeait à cela,retournant le problème dans tous les sens.La Marque Noire lui donnerait sans doute assez de forces pour tenir le coup.Mais Cath,quant à elle,une fois délivrée de l’emprise de son persécuteur,nécessiterait sans doute de quoi se sustenter pour le trajet retour.La progéniture de Belzébuth devait cela dit avoir quelques petites réserves,sauf si la belle s’était totalement métamorphosée en succube,et donc n’ayant plus besoin de s’alimenter.Dans ce cas,pas de problème.À part celui d’avoir pour fiancée un monstre hybride.Un souci à la fois,s’il vous plaît !
Un léger bruit derrière lui le tira de ses pensées.Il s’agissait d’un léger frôlement,ou bien de pas étouffés.Lorsqu’il se tourna pour voir ce qui pouvait bien émettre ce son,il ne vit rien.Bizarre… Cutler repris sa marche,les talons de ses bottes émettant un claquement repris par l’écho,mais cette fois en demeurant plus à l’écoute de son environnement.Les frottements reprirent.Brusquement,Beckett stoppa,prêt à être percuté par la créature le suivant.Déjà heurté à un serviteur de Blackheart ? Le silence lui répondit,alors que le long de son échine coulait une unique goutte de sueur.Les pas approchaient.Devenaient de plus en plus nets.Pour se taire subitement.


-Tu n’étais pas obligé de m’attendre,tu sais.

La voix était enfantine,calme,mais avec une légère bonne humeur,comme si l’être se trouvait content d’avoir enfin été remarqué.Une nouvelle fois,Beckett se retourna,l’estomac comprimé par une inexplicable appréhension.Devant lui se tenait un jeune garçon,d’environ huit ans,tout sourire,portant chemise gilet,pantalon et chaussures luxueuses.Ses cheveux étaient d’un brun chocolat au lait.Et deux yeux magnifiques,d’un bleu glace,illuminaient ses traits.Les mêmes que ceux du noble,statufié.
Cet enfant,c’était lui,au même âge.La copie conforme.Plus réelle que n’importe quelle illusion.


-Je t’ai attendu,moi,tu sais,reprit le gamin,toujours aussi léger.Durant longtemps.Mais maintenant que tu es là,tout va bien.Je suis content d’enfin te rencontrer.

Beckett mourrait littéralement d’envie d’effleurer sa joue,d’attraper son bras,afin de vérifier s’il ne se trouvait pas en plein cauchemar.Au fond de lui,une petite voix lui disait que cette hypothèse était fausse.Il trouva le courage d’à son tour prendre la parole :

-Qui es-tu ? Que fais-tu ici ?

Le petit sourit de plus belle,ses prunelles brillant faiblement.

-Oh,mais tu sais bien qui je suis.Je suis toi.Et tu es moi.Quand à ce que je fais ici,et bien je te l’ai déjà dit : je t’attendais.Tu ne vas tout de même pas t’aventurer tout seul vers l’inconnu.

La première stupeur passée,l’aristocrate ne put s’empêcher de plisser les papières,peu convaincu par les paroles en apparences sincères de son sosie miniature.Qu’est-ce que ce dernier avait-il bien à gagner à l’aider ? Louche,trop louche.Lui-même n’aurait jamais agi de la sorte –aider juste pour le plaisir d’aider autrui-,si bien que de la part de son petit double,un tel sentiment ne pouvait qu’apparaître hors de propos.

-Je ne te crois pas,lui répondit le Lord d’une voix froide.Tu n’as ni armes,ni pouvoirs,et je ne vois aucune raison à ce qu’un gamin comme toi se lance dans une croisade contre les Forces du Mal.Tu y as forcément intérêt,et je veux savoir de quelle façon.

Son interlocuteur détourna le regard,visiblement mal à l’aise.Il se mordilla la lèvre,avant de reprendre,son bel enthousiasme ébranlé.

-Je… ça fait tellement de temps que je suis là,sans personne à qui parler… J’aimerais… Que tu m’emmène avec toi... Il s’anima brusquement,comme pour ne pas lui laisser croire qu’il tâchait de titiller sa pitié. Oh,mais rassure-toi,je saurai être utile ! Je ne te gênerai pas !

Ah,je le savais.Voilà ce qui disait l’expression du Beckett adulte.La bonté n’existait pas en ce monde,il n’y avait que la bêtise et la fausse philanthropie.Il en était bien conscient,pour se jouer sans cesse de la première,et feindre constamment la seconde.Quant à croire les affirmations de l’enfant,laissez-moi vous dire qu’il ne fallait même pas penser à transformer cette mission-sauvetage en atelier garderie.Non mais.Parce que cet apprenti preux chevalier n’avait pas déjà assez à faire avec une demoiselle prise en otage ? Incertain quant à sa propre survie,Cutler n’allait pas en plus se rajouter la charge d’un marmot.Sa réplique fut sans douceur aucune.L’once infime de diplomatie qu’il aurait instillé à ses mots sans la présence démoniaque en ses veines ne fit aucune apparition.

-Hors de question.Je n’ai pas que ça à faire,et tu le sais très bien.Je ne pourrai veiller à la bonne marche de mon projet,et en même temps à ta petite personne.

Sur ce,il repartit,sans plus se soucier du petit être qu’il abandonnait derrière lui.Sa copie conforme,moins 20 ans,apparaissait désormais dépité,voire même désespéré.Pas comme un petit faisant un caprice,non.Plutôt à l’image d’un bambin laissé au bord d’une route par ses parents,sous une pluie torrentielle.Sa frêle poitrine se soulevait rapidement,comme soulevée par de futurs gros sanglots.N’importe qui aurait craqué.Sauf le nouvel anglais,incapable de s’émouvoir,même sur le sort d’un jeune garçon.De lui-même,en fait.Ce fut avec une certaine frustration qu’il entendit son nouvel acolyte lui emboîter le pas.

-Je t’ai dit de me ficher la paix ! Serais-tu sourd,par hasard ?

-Mais… Il fait si froid,ici… Si noir… Je ne veux pas à nouveau me retrouver perdu… ! J’ai si peur,parfois… Tout le temps… Je suis perdu…

-Que veux-tu que je te dise ? Un jour où l’autre,tu seras amené à te débrouiller sans l’aide de personne.Alors autant apprendre tout de suite à ne compter que sur soi.À moins que tu veuille demeurer toute ta vie aux dépends des autres,à la merci de leur volonté ?

De toute manière,ce genre de situation n’arriverait pas,puisque le noble n’était pas dépendant du monde l’entourant,exceptions mises à part.Aucun risque donc que le mioche devienne à long terme une larve misérable et incapable de s’imposer.Sauf si l’Histoire devait être réécrite ? Et puis d’abord,qu’allait-il faire de ce collant visiteur ? Après leur virée souterraine,bien sûr,qui d’ailleurs ne semblait vouloir finir.Une fois revenus à la surface,comment présenter cet enfant ? La ressemblance était si frappante que l’on croirait à une progéniture illégitime.Un très mauvais coup de pub.Quant à dépenser des sommes folles dans un pensionnat ou un orphelinat de haut standing… Autant le planter là,sur cette île vénéneuse où visiblement il avait réussi à « survivre » jusqu’à son arrivée.
L’autre continuait de lui filer le train,geignant continuellement,tâchant de rassembler et de présenter sous différents jours tous les bons côtés d’une collaboration.Marchant vite,Beckett espérait le semer,ainsi que cette impression dérangeant d’être coupé en deux,entre l’envie d’écouter ce petit bonhomme,et de l’ignorer avec superbe.Cependant,on entendait à nouveau d’étranges chuintements,cette fois venant des ténèbres en face d’eux.Comme un ongle passé sur la surface d’un tableau noir.Ou encore le cri retenu d’un oiseau d’une espèce inconnue.Inconsciemment,le britannique ralentit le pas,et son jumeau le rattrappa,demeurant tout près de lui.


-Ce sont eux,lui dit-il dans un souffle. Ils n’aiment pas les étrangers.Je t’avais dit qu’en cet endroit,on pouvait avoir peur.

Et oui,sensiblement,une crainte immense déferla en lui.Une peur qu’aurait pu provoquer une phobie : un froid immense,un peu de sueur glacée,l’impression d’être en plein mauvais rêve.Sa logique et son pragmatisme tentaient de le rassurer,en lui rappelant que la Marque Noire lui conférait des capacités hors normes,peut-être pas encore contrôlées,mais puissantes ;rien n’y faisait.C’était surtout la méconnaissance totale du danger au devant duquel ils se rendaient.Bientôt,ils se stoppèrent,le gamin s’accrochant comme un homme à la mer à un morceau de bois flottant à la chemise du Lord,le visage caché contre sa hanche pour ne pas voir ce qui allait leur tomber dessus.Mais leur attente angoissée prit bientôt fin,alors que le bruit devenait de plus en plus assourdissant,gagnant dans les hurlements de terreur et les gargouillements de victimes étranglées.
Ce qui surgit devant eux ? Des masses informes,se mouvant de manière saccadée,à l’image de pantins désarticulés.Il s’agissait de cadavres animés,le corps lacérés comme par des griffes de prédateurs animal.Leur peau diaphane se voyait zébrée par des veines d’un bleu nuit ramifiées telles les racines d’un arbre,tandis que leurs bouches,leurs mains et leurs pieds étaient barbouillés de terre,à l’instar des membres de personnes enterrées vives et qui auraient tâché de se délivrer de leur prison boueuse.Quant à leurs yeux,ils se trouvaient masquer par un bandeau de lin sale,à l’image de l’ultime linceul déposé sur le regard voilé des morts,pour mieux cacher à la vue des vivants ce macabre spectacle.La monstrueuse troupe,composée d’une vingtaine de créatures,ne pouvaient résolument distinguer les deux Beckett.Cela dit,elle se déployait de telle sorte que leur échapper était impossible,sauf si bien sûr vous comptiez faire demi-tour,les jambes à votre cou.Hypothèse non permise à notre directeur de la EITC,vu que lui,il voulait aller de l’avant.
L’enfant se serrait de plus en plus fort contre lui,lui bloquant quasiment la jambe.On aurait pu croire qu’il tâchait d’empêcher toute fuite à son aîné,mais Cutler sentait bien que la peur,chez lui,demeurait plus forte que tout autre sentiment.Il ne voulait vraiment pas abandonner son « sauveur »,bien que ce dernier l’ait repoussé avec une insensibilité révoltante.Les monstres se rapprochaient toujours,communiquant par des sortes de cliquetis et de claquement de langue –enfin,ce qui devait rester de leur langue après le passage des insectes nécrophages.Et plus le serviteur de Sa Majesté voyait venir l’instant de la collision,et plus son dégoût disparaissait,gommé par une neutralité plus plate que le désert de l’Antre de Davy Jones.La Marque s’activait,comme naguère,lorsque les petites émotions de la vie quotidienne s’effaçaient face à lui comme de la buée sur un vitre par le biais d’un souffle frais.À la place ? Du vide.La même absence totale de sentiment que possède celui certain de mourir.Mais ça ne pouvait pas être ça,non… ça ne pouvait pas se passer comme ça… Carlotta n’était pas sauvée… Son odyssée commençait à peine… Non… Non.Non ! Jamais personne n’avait imposé sa volonté à Cutler Beckett.Sans l’assistance de personne,et même retardé par le mépris des cossus déjà bien en place,il avait gravi les échelons,un à un,travaillant dur et encaissant les coups sans faiblir.Ce ne serait pas une armée de morts-vivants qui allait lui faire de l’ombre.
Alors une colère naquit en lui.D’abord point infime au fond de son être.Puis grandissant.Se développant.L’emplissant bientôt tout entier.Cette haine se nourrissait de la Marque Noire,et elle se repassait de cette force insoupçonnée.Oh,mais il ne s’agissait pas d’un rejet violent donnant naissance aux furies guerrières les plus sanglantes.Non,c’était plus… Comme une vague.Délicieuse.Galvanisante.La certitude de pouvoir compter sur un réservoir de souffrance assez immense pour annihiler le Tartare tout entier.L’assurance de vaincre.Parce que ce que ces choses immondes avaient enduré pour finir comme ça n’approchaient pas d’un pouce ce que l’aristocrate avait vécu.Alors qu’elles s’écartent.Qu’elles disparaissent.Qu’elles souffrent d’avoir ainsi osé se mettre en travers de sa route,lui qui méritait de triompher,et ne demandait qu’une chose : détruire ses ennemis,et extérioriser tout cette crispation de l’âme,ces plaintes ravalées lorsqu’il n’était pas en droit d’émettre un son.Vengeance.Tout ceux lui mettant des bâtons dans les roues payeraient le prix fort.La Marque ne faisait qu’attiser un feu déjà existant,sans pour autant faire perdre la tête à son cher hôte.Elle lui faisait simplement réaliser le potentiel qui dormait en lui depuis l’aube de sa vie.
Sans trop savoir pourquoi,le Lord appliqua sa main contre la paroi.C’était froid.Mais soudain,il se sentit « connecté » au couloir,en symbiose avec chaque atome de roche.Il sentit alors la force qui l’habitait le quitter peu à peu,traversant sa peau pour imbiber le mur.La lumière de source inexpliquée qui illuminait la scène faiblit,avant de s’éteindre,les plongeant tous dans un noir total,à l’instar d’une ampoule finissant par griller après un dernier sursaut.Les yeux grands ouverts,il tentait vainement de discerner des mouvements,afin d’évaluer l’avancée de leur petit comité d’accueil.Mais l’obscurité était devenue si opaque… Il lui semblait pourtant que quelque chose glissait sur les cloisons constituant le boyau.Des ombres dans l’ombre.Ces fantômes glissèrent vers les morts,du moins vers le dernier point dans le lointain où le bien né les avait discerné,plus silencieuses qu’un oiseau en plein vol.Il y eu par la suite des hurlements de douleur,sans doute également de terreur et d’étonnement,si toutefois on peut prêter de telles expressions à des abominations de leur trempe.La lueur inexpliqué réapparut subitement,levant le voile sur un souterrain à présent vide,où un calme de tombe flottait.Plus de bêtes hideuses.Comme par miracle,elles avaient disparu.Ou plutôt,comme se le figurait judicieusement le noble,disloquées,hapées,digérées par les spectres issus… De sa personne.Wa.Il était capable d’atomiser un petit groupe de démons mineurs.Nulle joie ni nulle fierté ne fit battre son cœur,dont le rythme n’avait ni accéléré ni décéléré tout au long de cette glaçante rencontre.Lui-même haussa les sourcils,battant des cils,tout en se demandant s’il n’avait pas encore fois rêvé.Tout semblait si irréel… Sans aucune importance…
Un reniflement le fit revenir à la rélité,du moins ce qui semblait être cela.Le petit bonhomme n’avait pas relâché son étreinte,refusant de rouvrir les paupières.


-ça va aller,fit Beckett tout doucement.ça va aller,maintenant.Je suis là.

Quelle magnifique certitude.Quelle promesse de félicité et de réussite.Conscient que ces simples paroles,que sa simple présence,même,après ces visions d’horreur,n’ayant rien de profondément ragaillardissant,le patron de la Compagnie des Indes,titre qui alors valait bien moins que des valeurs comme le courage ou l’altruisme,passa son bras autour des épaules du jeune garçon.Son double leva alors sur lui un jour embrumé de larmes.
En silence,ils reprirent leur marche solitaire.


Dernière édition par Lord Beckett le Mar 24 Aoû - 15:42, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: { Welcome to my Hell - Le Cheminement d'une Âme Perdue }   Sam 14 Aoû - 13:24


Chap. 2 : And the Truth is... I miss you






Depuis combien de temps les ténèbres l'avaient-ils avalé ? Cutler n'aurait su le dire.En fait,il y aurait très bien pu y avoir mille ans ou à peine une poignée de minutes depuis que la lumière avait disparu derrière lui,sans qu'il puisse l'affirmer avec certitude.La semelle de ses bottes,martelant à un rythme constant la roche,produisait toujours le même écho,et la Marque aidant,aucune fatigue ne venait endolorir ses muscles.Qui sait,peut-être des jours entiers étaient-ils partis en fumée,sans que le bien né s'en soit rendu compte...? Marcher ainsi en soi n'avait rien de difficile,et c'était bien cela qui déplaisait au Lord : pour rejoindre Carlotta,il lui faudrait franchir de nombreuses épreuves,sans doute aussi violentes et dangereuses que la rencontre avec les marionnettes de chair décomposée.Afin de retrouver sa belle ainsi que Blackheart,c’était le cœur de l’Enfer qu’il lui faudrait gagner ! Autrement dit,un lieu où un nombre infime d’humbles mortels s’étaient rendus,et certainement peu ouvert aux invités non conviés au préalable.Or,pour le moment,le calme plat régnait : soit le bien né s’était trompé de chemin –en même temps,au sein d’un couloir à sens unique dépourvu d’intersections…-,soit il lui restait une distance inconnue mais sans doute importante à parcourir avant de parvenir à son but.Conclusion : avancer,encore et toujours,quitte à y passer des mois s’il le fallait ! De temps à autre,la pensée des soldats anglais et de son fidèle assassin lui revenait,fugace,lointaine.Il y avait de cela quelques temps,si l’on avait assuré à Beckett qu’il se retrouverait sous peu dans les entrailles du globe,livré à lui-même,avec pour seule compagnie celle d’un enfant,et confronté aux tours machiavéliques d’une force maléfique ne désirant pas le voir aller plus loin,il ne vous aurait pas cru.Et le voilà,lui le rationnel,perdu en ce cauchemar,trouvant même que la réalité qu’il avait abandonnée possédait tous les airs d’un rêve ! Impossible pour le noble de s’éveiller,pourtant,bien que l’enchaînement de ses pas et l’absence de paroles entre lui et son double fussent parées de tous les attributs aptes à le bercer et endormir sa méfiance.
Durant ce temps privé de mots,infini,imperturbable,aussi épais qu’un brouillard hivernal,le directeur de la EITC tâcha d’entrer en contact avec la substance l’habitant.Il prit énormément de soin à ne lui laisser aucune faille apparente,afin de conserver sa liberté de mouvement et de pensée : après tout,cette créature venait de lui montrer à quel point elle pouvait se montrer puissante.Mieux valait s’enquérir des pouvoirs que ce parasite pouvait mettre à sa disposition,et ainsi être capable de faire face lors de prochain affrontement,au lieu de simplement lui abandonner les commandes.Progressivement,Cutler se ferma au monde,laissant un petite fenêtre ouverte sur le boyau alentour –continuer à marcher,garder son ouïe éveillée- pour mieux appeler son hôte.Approche,approche.Je viens à toi.Je ne cherche ni bataille ni défi.Je viens,moi qui ne sais rien de toi,à toi,qui sait tant de moi.L’être et l’âme du Lord entrèrent en contact avec volupté,se fondant l’une dans l’autre comme l’auraient fait deux métaux en fusion.L’impression en résultant n’aurait su être décrite.Un mélange de plénitude et de vanité.De puissance et d’appétit de pouvoir.Un vertige mêlée de quelque chose de plus grave encore que la sagesse.Comme il l’avait songé de prime abord,la créature ne le rejeta pas,l’accepta même,l’invitant avec obligeance à ne pas arrêter là son intrusion volontaire.Certes,l’aristocrate détenait la clef de gagner le cœur de ce monstre,et de percer ainsi tout ses plus noirs secrets,et peut-être même de découvrir ses points faibles.Seulement le don revêtait un double tranchant : quiconque se lance à la recherche d’un trésor fabuleux caché en un labyrinthe mouvant a de fortes chances de se perdre et de ne plus jamais retrouver la sortie… L’idée même de se voir privé de tout contrôle sur sa propre personne,et les conséquences en résultant –une errance éternelle,Carlotta perdue à jamais- parvinrent à lui maintenir la tête hors de l’eau.La crainte même de sombrer lui servait de planche de salut.Précautionneusement,le Lord réitéra l’expérience.Montre-moi ce que tu peux m’offrir.S’en suivit…
Un déluge de feu et de fer ?
Une explosion si forte que les murs en tremblèrent ?
Une tempête assez puissante pour détruire cette prison ?
Un passage menant à la cellule détenant la capitaine du Liberty ?
Rien de tout cela.Il ne se passa rien.L’être demeura inerte,signifiant un « non » nullement vexé ou irrité,simplement non négociable.Son propriétaire en déduisit qu’une telle révélation devait attendre le moment opportun,ou au moins un combat assez ardu à remporter pour que les pleines capacités octroyées par la Marque se révèle au grand jour.Sans en demander plus,le bureaucrate rompit le frêle lien qu’il avait instauré temporairement entre son conscient et sa compagne de route,pour ne plus lui laisser qu’une maigre prise sur son inconscient –faible pour le moment,j’en ai peur.Après cette conversation intérieure tout à fait inhabituelle,le britannique éprouva le besoin de revenir à des activités humaines,des choses simples de la vie de tous les jours.Il avait envie de se rassurer.De s’assurer qu’il pouvait encore agir comme monsieur tout le monde.


-Dis-moi…

Quelle étrangeté,d’entendre sa propre voix modulée par l’acoustique des lieux ! Le garçonnet,s’étant également perdu dans ses pensées sans doute,tourna son fin visage vers son aîné,posé et à l’écoute.Continuer failli être difficile pour Cutler,tant le regard bleu du petit le prenait à la gorge à chaque fois.Son détenteur ne devait certainement même pas s’en rendre compte.Bon sang ce que cet enfant pouvait le troubler.Quoi qu’il en soit,poursuivre lui permettrait d’échapper à ces deux aimants couleur de glace.

-Es-tu seul ici ? Lorsque tu ne croises pas d’êtres dotés d’intentions sanguinaires,j’entends.

Son interlocuteur hocha gravement la tête –comme l’aurait fait un adulte-,comprenant le sens profond de la question de son compagnon.Pourraient-ils compter sur d’éventuels alliés,ou avoir à craindre la totalité des habitants de cette terre maudite ? En un sens,Beckett possédait un petit bout de réponse : non,puisque son petit lui-même avait de son propre chef pris le rôle de guide.

-D’ordinaire,si.Il n’y a même pas de lumière.Mais depuis que tu es arrivé,tout a changé.Je le sens.C’est difficile à dire…

Sentir quelqu’un d’autre près de soi.Se savoir protégé.Ne plus avoir tant que ça peur du noir.

-Enfin… continua le jeune Cutler d’un ton détaché.Vu ce qui se passe lorsque tu apparais un beau matin,nous ne devrions pas être au bout de nos surprises.

Et le garçon était loin d’avoir tort.
Le couloir devant eux forma un coude.Une fois cette modification du tunnel passée,premier signe que quelque chose allait se produire,le reste du trajet ayant été mortellement monotone,tous deux découvrir une forme blanche,assise sur un rocher.Recroquevillée,la chose semblait tenir son visage dans ses mains,un rideau de cheveux blonds voilant le reste de son faciès,allant jusqu’à faire douter l’observateur quant à son caractère vivant ou mort.Doucement,comme s’éveillant d’un long sommeil,la créature se redressa.Mais avant que le patron de la Compagnie des Indes ait pu apercevoir ses traits,une voix s’éleva,claire,innocente :


-Cutler,est-ce toi… ?

L’interpellé sentit un frémissement le secouer de bas en haut,alors que pour la première fois,il sentait son courage défaillir face à la difficulté à relever.
Cette rencontre-ci avait de fortes chances de sonner le glas de sa folle entreprise.



***

Mercer regardait depuis un long moment déjà le visage du Lord endormi.Depuis combien de temps ? Oh,il n’y songeait pas vraiment.Depuis que tous avait réintégré l’Endeavour,que leur patron avait été allongé sur le lit de sa cabine et que le fier vaisseau s’en retournait bredouille vers Port Royal,l’agitation était peu à peu retombée.Les marins se voyaient bien trop satisfaits de ce brusque retournement de situation pour poser des questions.Ils se fichaient bien de savoir quel mal étrange avait frappé l’aristocrate,du moment qu’ils regagnaient leur ville,et obtenait la somme promise en récompense de leurs efforts.Aucun soldat n’avait demandé si Beckett s’en sortirait ou non.Sauf un.Mais le réponse du médecin de bord n’avait point vraiment plu à David : le praticien s’avouait incapable de déterminer s’il s’agissait d’une maladie connue à ce jour,si l’on pouvait en guérir,ou comment tirer le bien né de ce sommeil apparemment sans fin dans lequel ses premiers pas sur l’île déserte l’avait précipité.Le mercenaire aurait presque pu trouver cela drôle,cette ressemblance avec le conte de la Belle au Bois Dormant,s’il ne s’était agit de celui qu’il était censé protéger de jour comme de nuit depuis des années.Et il avait failli ! Dramatiquement.Cependant,il n’y avait pas tant péril en la demeure que le premier instant de panique glaciale l’avait laissé supposer : son employeur n’avait point péri.Morphée l’avait « simplement » pris en otage,et son souffle régulier laissait à penser qu’il ne souffrait pas.Et dans cette posture alanguie,délivrée de toute tension et priéve de tout mouvement,le seigneur et maître s’offrait à l’examen de son homme de main.
Il n’y avait que dans de telles circonstances que Mercer aurait pu découvrir véritablement le visage de celui qu’il côtoyait chaque jour.C’est vrai : la plupart du temps,l’ouvrage les occupaient,sans oublier les missions du tueurs.Ce fut ainsi que,dans cette cabine dont il gardait farouchement l’accès,que David se surprit à détailler Cutler dans les moindres détails.
Des lèvres fines.
Un large front,paré d’une légère cicatrice,sans doute acquise dans son enfance.
Un menton volontaire,symbole même de l’homme qu’il était : prêt à tout une fois qu’il en avait décidé ainsi.
Une barbe de deux ou trois jours laissant deviner à quel point le bien né pouvait se perdre en son travail au point de s’oublier purement et simplement.
À quoi ressemble un grand homme lorsqu’il est pris en traître par le fils du Diable ? À un être apaisé.Pour une fois,chaque muscle du visage de Beckett se voyait délivré de tout masque,et il en ressortait une personne libérée,assoupie.Belle.L’assassin éprouvait un immense respect pour son chef,vous le savez.Sans doute cette déférence était-elle plus forte en cet instant que durant toute leur étroite collaboration.Il fallait que le bureaucrate revienne à lui,il n’y avait pas de doute là-dessus,avant Port Royal et le début des problèmes.Pour le moment,en pleine mer,son plus fidèle serviteur veillait sur lui,tel un moine sur une relique sainte.
Comme Cutler avait l’air tranquille,ainsi.Dave se demandait bien en quels pays inconnus son esprit voyageait en ce moment.De temps à autres,ses paupières frissonnait,témoins des rêves du noble.Rêves… Ou cauchemars ?


***

La jeune femme sourit,d’une manière si éblouissante que même ses iris azur furent contaminés par sa joie.Véritablement transportée de bonheur,elle s’élança vers l’anglais.

-Oh,Cutler,comme je suis heureuse de te revoir !

Pieds nus,vêtue d’une simple et longue robe blanche comparable à une chemise de nuit,la demoiselle se stoppa à un pas du britannique,puis posa sur lui le plus doux des regards.

-Tu m’as manqué,tu n’imagines pas à quel point.

Le plus naturellement du monde,ses doigts d’une blancheur de nacre s’enroulèrent autour de ceux de Beckett.Ce dernier ne parvenait à bouger.La familiarité de cette fille le gênait-il au point de lui couper la parole ? Oh,il l’aurait presque préféré.En fait,il connaissait cette personne.Ainsi que la robe qu’elle portait : celle que sa mère avait choisi pour l’en parée pour son dernier voyage vers son ultime demeure.Il se souvenait également de la teinte bleutée de ses lèvres alors que le couvercle du cercueil se refermait sur sa dépouille.Des larmes des siens.Et du sentiment d’horreur indicible qui l’avait étreint en ce funeste jour.Quelque chose de semblable à ce qui brûlait au fond de sa poitrine en sentant la douceur de cette peau contre la sienne.
Que Dieu me donne la force,pensa Cutler.


-Et bien,tu ne dis rien… ? demanda la miss,taquine.Remarque,je ne t’y aides pas : je parle,je parle,une vraie bavarde… !

Un joli rire plein de jeunesse et de candeur s’échappa de sa délicate bouche.S’armant de calme,le noble parvint à desserrer les mâchoires.

-C’est que te revoir dans de telles circonstances me laisse quelque peu… Surpris,Joan.

La dénommée Joan lui glissa un sourire en coin.

-Oui,j’imagine.Tu as toujours été très attaché au mathématiquement prouvé,et je vois que c’est toujours le cas.Ravie de voir que tu n’as fait que prendre quelques années ! Nous aurons peu de choses à nos raconté,et pourrons recommencer là où nous nous en étions arrêtés.

-Là où nous nous étions arrêtés… ? questionna le Lord,assez préoccupé.

-Mais oui,tu sais bien.Puisque maintenant Carlotta t’a délaissé,je vais pouvoir réparer ton cœur.Et tu verras,tu vas l’oublier.Tu sais que je ferai tout pour toi.Effacer son image de ton esprit ne prendra beaucoup de temps.

Quelque part en l’anglais,une parcelle de son âme de rebella.Ce n’était pas parce qu’elle avait ressuscité des morts que brusquement,tout allait changer ! Cette manière qu’elle avait de lui adresser la parole,comme s’il lui avait déjà donné son consentement… Oui,désormais Cutler le pressentait,la belle n’était qu’un fruit du pouvoir de Blackheart,un défi à relever pour aller de l’avant.Mais comment parvenir à résister à cette attaque en plein cœur ?

-Joan,écoute moi,reprit l’aristocrate d’une voix qui se voulait ferme.Je suis conscient que tu ne souhaitais… Souhaite que mon bien.Mais je dois continuer ma route.Et délivrer Cathy.Je suis là pour ça.

La belle blonde pinça ses lèvres en une moue d’enfant un brin contrarié.Visiblement,la réponse ne lui plaisait pas.

-Voyons,Cutler… Pourquoi t’entêtes-tu ? Elle est partie avec le fils du Démon,crois-tu qu’elle pense encore à toi ? Je ne l’imagine même pas.Je t’ai attendu,tout ce temps.Et n’ai jamais cessé d’espérer.Je te mérite plus qu’elle,je puis te l’assurer.Après tout,n’étais-je pas la première.....?

Difficile de décrire avec précision l’effroi qui prit possession du directeur de la EITC.Bien sûr qu’il voulut répliquer.Et démentir.Et réfuter.Impossible de bouger,pourtant.Voulait-il savoir exactement où la miss désirait en venir avant de nier tout en bloc ? Non,non.Si froid.Comme si l’hiver tout entier mettait tout son art à emprisonner d’un carcan gelé le moindre de ses muscles.
Joan se rapprocha un peu plus de lui.


-Ton absence touche à sa fin… Je connais tes secrets…

Fou,comme ce corps si frêle parvenait à se blottir si bien contre son torse.
Bouge,Cutler.Je t’en supplie.Repousse-la.
Et en même temps,une petite voix au fond de lui était d’accord avec la jeune femme.Carlotta l’avait laissé tombé.Pourquoi ne pas tourner la page ?
Non… Non,pas comme ça… Pas ici… Pas de cette manière…
Les lèvres de la disparue se rapprochaient,inexorablement,alors que s’en échappaient des mots suaves,empoisonnés.


-Nous étions bien,tous les deux…

Ils étaient si proches que le Lord aurait pu sentir le souffle de la belle effleurer sa bouche.Aurait pu,car Joan ne respirait plus depuis longtemps,bien longtemps.Leurs nez se frôlèrent.Le monde se résumait à eux deux,si proches,si proches.
Au secours.
À moi.


-Souviens toi…

Brusquement,le couloir fut noyé de lumière.Chaque pierre fut touchée par le phénomène,et soudainement,tout se dématérialisa.

    Une prairie,sous le soleil d’été.Une herbe si verte qu’on la croirait faite d’émeraude.Deux adolescents courent en riant.L’un est une jeune fille,et elle est poursuivie par un damoiseau.Il a les traits très doux,et respire la bonne humeur.Cela fait si longtemps qu’ils se connaissent ; on pourrait les croire frères et sœurs.Mais ils ne se soucient pas de ce que pensent les autres : ils sont ensemble,se sentent en paix,n’ont plus besoin de personne.
    Après avoir traversé un taillis,occasion de se lancer dans une courte et trépidente partie de cache-cache,les deux amis parviennent à une clairière baignée de soleil.À bout de souffle,mais encore hilares,tous deux se laissent choir dans l’herbe,l’un près de l’autre.Les bruits de la nature les entourent,leur promettent qu’ils sont à présent les maîtres d’un monde n’appartenant qu’à eux.


    -J’ai gagné,lance l’adolescent.Encore !

    -Ce n’est pas vrai,s’insurge la demoiselle aux longs cheveux blonds.Tu as encore triché.Et tu vas le regretter,forban !

    Jeux innocents.Il sait très bien qu’elle ne résiste pas à ses chatouilles.Sa seule amie au monde ne pourra jamais lui en vouloir de quoi que soit,de toute façon.Pour l’un comme pour l’autre,l’autre est un petit Eden loin de cette société les obligeant à devenir adultes avant l’heure.Pour lui,elle est un refuge,une bulle d’air,le moyen d’échapper à un quotidien qu’il peut de moins en moins supporter.
    Indissociables.Si semblables.Deux moitiés d’une même âme.
    Leurs rirent s’éteignent doucement,et le silence retombe,alors que dans le ciel,de paresseux nuages entament leur voyage.


    -Dis-moi,Cutler…

    -Oui ?

    -Qu’est-ce que tu crois qu’il va se passer,après ?

    -Lorsque nous rentrerons ? Bah,comme d’habitude.On nous reprochera d’être sortis sans surveillance dans les bois.Nous l’avons fait si souvent que je ne vois toujours pas pourquoi ils nous l’interdisent encore… !

    Un petit rire s’échappe de sa gorge.La liberté est délicieuse,lui qui en est privé constamment.Être juste bien là où on est,à l’instant que l’on est précisément en train de vivre,c’est simplement formidable.

    -Non,je pensais… À quand nous serons trop vieux pour ces amusements… Que nous ne pourrons plus nous voir aussi souvent…

    Le jeune homme fronce les sourcils.Le ton de la demoiselle le trouble.

    -Je ne comprends pas.

    -Ils vont nous empêcher de nous voir,tu sais.La vie est comme ça.Tu deviendras Lord,ou quelque chose comme ça.Et moi,on m’enverra dans une grande maison,au loin,avec un inconnu.

    Silence.La réalité finit toujours par nous rattraper tôt ou tard.L’adolescent n’a que quinze,seize ans.L’idée de fiançailles et de charge lui est familière,mais il n’a pas envie d’y songer maintenant.Pas en sa compagnie.Elle a trop de valeur pour troubler leurs moments par de telles réflexions.

    -Rien ne peut nous séparer,tu le disais.

    Doucement,elle pose sa fine main blanche sur le sternum de son alter égo.Pour oublier ce contact pour le moins inhabituel,le noble réplique.ça va aller.Il ne peut rien arriver de mal.Pas avec elle.

    -Oui,notre amitié est indestructible.La distance et le temps n’y pourrons rien.On se connaît depuis toujours,Joan.

    -Ce que tu me dis là me fait très plaisir,tu sais.J’avais peur que… Mais maintenant,ça va.Avec toi,tout ira toujours bien.

    Sans crier garre,elle se penche sur lui.Sa chevelure de blé mûre,traversée par les srayons du soleil,prend une teinte d’or liquide.L’aristocrate la regarde,ne parvenant à se détacher de ces iris azur.Que fait-elle,que fait-elle…..?!
    Tendrement,Joan pose ses lèvres sur celles de son ami.Il n’a jamais compris ou remarqué que l’amitié de la demoiselle se métamorphosait en premier amour.Premier baiser,pour elle comme pour lui.
    Un.
    Deux.
    Son cœur cogne dans sa poitrine.Il faut que ça prenne fin.Maintenant.


    -A… Arrête ça toute de suite ! se récrie le britannique,repoussant la miss sans doute plus brutalement qu’il ne l’aurait voulu.

    Elle ne comprend pas.Et va souffrir.Il s’en rend compte,trop tard.

    -Mais pourquoi ? Tu m’as promis qu’on demeurerait pour toujours côte à côte.C’est ce que je désire le plus au monde.Plus personne ne nous imposera des règles… Et nous nous marirons…

    Et nous vivrons heureux.Dans sa voix,une supplique.Le bien né a peur.Peur de cet avenir qu’on lui impose.Est-ce cela qu’il désire ? Il n’y réfléchit même pas : reculant lentement,horrifié,il ne reconnaît plus son amie.Elle est devenue femme,séduisante,dans l’attente d’une tendresse sincère,sans qu’il y prette attention.Sans qu’il pense à installer une légère distance entre eux,assez claire pour qu’il n’y ait aucune ambigüité dans leurs sourires.Pourquoi le monde lui reprenait-il le peu qu’on lui ait jamais offert ?

    -Tu… Tu divagues.Je…

    Il devrait s’arrêter là.Il le sait.Mais les mots s’échappent d’eux-mêmes de ses lèvres.Il faut frapper fort.Pour qu’elle revienne à la réalité.Et cesse de s’abreuver à des rêves qui ne deviendront jamais sa vraie vie.

    -Je ne t’aime pas Joan.Quoi que tu puisses dire,je ne pourrais pas répondre à tes sentiments.

    La miss tâche de se relever,mais les larmes troublent sa vue.Elle titube,cherche la main du jeune homme.

    -Cutler,non…

    La toucher lui devient insupportable.Ecarte-toi.N’approche pas.Je ne veux pas te faire de mal.

    -Ne t’en vas pas,Cutler…

    Elle effleure sa joue.Décharge électrique.C’est plus fort que lui.Jamais elle n’aurait dû prendre quelque chose qui ne lui appartenait pas.

    -Ton attitude me déçois.Je te faisais confiance… Je ne veux plus te revoir tant que tu n’auras retrouvé tes esprits.

    Une larme nait dans ses yeux,coule sur sa joue et meure sur ses lèvres.Même en pleurs,Joan est belle.Cutler le reconnaît.Il ne peut cependant plus reculer.
    Une dernière tentative.Pour le prendre dans ses bras.Le supplier de la pardonner.Les pardons demeurent bloqués dans sa gorge débordante de sanglots.
    Et de nouveau,violence du refus.


    -Disparais,Joan ! DISPARAIS !!!

    Effaré par la dureté de ses propos,l’adolescent s’enfuit.Il court à perdre haleine,veut rentrer chez lui.Oublier.Il n’entend pas ce mumure.Il n’entend plus rien.
    Mais je t’aime,Cutler…
    Il n’entend pas.


    Le ciel change de couleur.Novembre remplace l’été,enlaçant de ses ailes couvertes de givre la campagne écossaise,tel un grand cygne blanc.Partout,de la neige,immaculée,froide.
    Cutler n’a pas revu Joan depuis ce qui s’est produit dans la forêt.Ils s’évitent.Osent à peine croiser le regard de l’autre.
    Quelque chose s’est brisé,là-bas dans la clairière baignée de soleil.
    Un lien que le bien né aimerait retrouvé,même s’il n’ose faire le premier pas.Après tout,c’est à elle de revenir vers lui.Lorsqu’elle sera prête.Voilà,à elle de se décider.ça ne dépend pas de lui.Ni de ce mal-être au fond de lui qui l’empêche de dormir le soir.
    Le temps passe,la douleur reste.L’hiver s’installe,semble ne pouvoir connaître de fin.Décembre arrive à grand pas,mais Noël pour l’aristocrate n’aura rien de festif.
    Un beau jour,Joan disparait.On ne la trouve nulle part.Ni dans le manoir familial.Ni dans tous les endroits où les deux anciens amis avaient pour habitude de se retrouver pour bavarder,échanger des livres,échapper à la vie,juste être ensemble.
    Le noble prend part aux recherches.L’incertitude le ronge,lui permet de continuer,poussant son destrier jusqu’à ses limites,alors que les autres cavaliers veulent rentrer.Mais il ne peut pas faire demi-tour.C’est sa faute,si elle est partie.Et même si c’est pour se consoler dans les brasd’un autre,d’accord,tout ce qu’on voudra,du moment qu’elle va bien.
    Dans le bois coule une rivière.Jamais le noble ne s’est aventuré aussi profondément loin des sentiers battus.Dans son dos,les autres disparaissent peu à peu,et malgré leurs appels,le cavalier solitaire continue sa route à bride abattue.Penché sur l’encolure de sa monture pour éviter les branches maculées de gel tentant de le ralentir,l’anglais sent le froid mordre sa peau.Dans la douleur physique,dans la solitude,il sait que quelque chose de grave est survenu.Ne veut pas y croire.Ce serait sa punition.Pour avoir été aveugle.Et sourd.

    Il rejoint la rivière.Les températures basses ont permis la solidification de sa surface,sauf aux endroits où le courant est trop fort.Cutler traverse au grand galop un petit pont de grosses pierres brutes,dressé il y avait de cela sans doute des siècles.Dans la glace,un trou béant.Non.Pas comme ça.
    Il suit le cours d’eau,dans le sens où s’écoule cette entité gelée.Par endroit,le bruit de l’eau grondante lui parvient dans le vent de la course,alors que la nature lutte bravement contre l’emprise de l’hiver.Plus loin,la glace a fini par abandonner la partie,vaincue par les tourbillons.Comme pressentant ce qui va advenir,son cheval ralentit.Et ce fut alors qu’il la voit.
    Les hommes envoyés à la rercheche de la jeune Joan découvrent avec effroi la scène : retenu une massive branche barrant la rivière,un cadavre flotte,balotté par le courant.Sa peau diaphane et ses longs cheveux blonds lui donnent l’air d’un ange.Les écorchures sur ses bras et ses jambes,conséquences de choc sous-marins contre le fond du cours d’eau,ainsi que ses lèvres violacées lui donnent l’air d’un ange déchu.
    Tous supputent que la belle a été victime de brigands prêts à tout pour obtenir de l’or et ainsi s’acheter de quoi manger à la ville.Seul Cutler connaît la vérité.Et la vérité s’appelle suicide.Dont il est la cause.Quoi d’autre aurait pu pousser Joan à mettre fin à ses jours,sinon la peine de cœur que son soi-disant meilleur ami lui a infligé ? Elle brûle en enfer car il a été trop lâche pour faire face à la situation.
    Et alors que ses doigts s’ouvrent,libérant une poignée de terre qui rebondira avec un bruit sourd contre le bois du cercueil,l’anglais se jure de ne plus jamais commettre la même erreur.Car si son âme ne mérite pas mieux que d’aller brûler en Enfer pour le mal qu’il a fait,celle de Joan,elle,est digne d’être extirpée du monde souterrain où son geste désespéré la conduite.



La vision se stoppa abruptement,et de manière si nette que Beckett se sentit aspiré par le vrai,comme un homme tombant au fond d’un puit.L’aristocrate aspira pronfondément,et l’air émit un son bruyant en s’infiltrant dans ses poumons privés d’oxygène.Etait-il donc demeuré en apnée durant toute la durée de la vision ? Un flash si réel,d’ailleurs,qu’il s’était cru revenu en arrière,témoin du film de sa vie.Enfin,d’un fragment pénible.
Derrière lui,Joan posa son menton sur son épaule,alors que ses bras enserraient tendrement son cou.Sans doute lui avait-elle laissé le champ libre pour mieux profiter du « spectacle ».


-Je ne te mentais pas,murmura la belle.Je tiens assez à toi pour te pardonner.Ne me dis pas que tu n’as jamais rêvé de pouvoir tout changer.J’ai lu tes songes.J’ai bu chaque paroles que tu as imaginé me dire.Et à présent,je vais voler ta peine.

Sa peine.Ses souvenirs.Sa vie toute entière.Sans oublier ses chances d’un jour se tirer de ce guêpier dans lequel le bureaucrate s’était lancé bien ingénument d’ailleurs.Vivre à jamais une vie irréelle née de l’esprit tourmentée d’une jeune femme assez blessée pour mettre fin à ses jours.Alors le Lord s’arma de courage.Se mentit en rejetant le fait que son ancienne amie pouvait uniquement désirer son bien,lui offrir une existence meilleure.S’imagina poupée d’une créature enjôleuse désireuse de rejouer à jamais la même idylle factice.Un piège de plus,qu’il lui faudrait éviter,et ce dans un seul et unique but : réussir la mission que sa folie lui avait fait entreprendre au nom d’un femme qui,comme l’avait justement rappelé la demoiselle,avait pris la poudre d’escampette au bras d’un démon.Pour sauver sa vie,Cutler devait à nouveau dire « non » à Joan.À la seule femme l’ayant sans doute aimé d’un amour assez fort pour que,déçu,la mort ne représente plus que la seule échappatoire possible.

-Joan,je t’en prie… répondit le directeur de la Compagnie.Laisse-moi partir…

-Non,non… Tu sais que ta place est ici,mon tendre ami… Tu n’en as qu’une,et elle est auprès de moi…

-Je ne te le demanderai qu’une seule fois…

-…Et ma réponse sera à jamais la même…

Le britannique déglutit.Une nouvelle fois,le dégoût le gagnait,mais cette fois nullement face à des morts vivants : il allait revivre la scène de la clairière,mais en pire.
Tout se passa très vite.Sa détermination acquise en son entier,son esprit se scandant à lui-même que le moment d’en finir était arrivé,Beckett en appela à la Marque.Et comme d’un commun accord avec son hôte,le don du mal agit.
La seconde suivante,un poignard d’un noir d’encre apparaissait dans la main du bien né.
Ce dernier se retourna plus vite qu’il ne s’en serait cru capable.
La lame traversa le ventre de la miss avec une facilité déconcertante.
Et alors que Joan ouvrait de grands yeux ébahis en portant les mains au manche de l’arme enfoncée dans son corps,Cutler l’enlaça,la serrant contre lui pour mieux lui murmurer :


-Je suis désolé Joan.Puisses-tu un jour pouvoir m’absoudre des péchés que j’ai commis à ton encontre.

Il la suivit dans le lent mouvement d’affaissement l’attirant vers le sol,alors que ses forces disparaissaient dans le néant.Pas de sang sur sa robe blanche.Pas de douleur dans ses yeux.Elle trouva pourtant encore la hargne nécessaire pour lui cracher,mauvaise,rongée de douleur morale :

-Pourquoi ne m’as-tu pas choisie ? Je t’offrais tout,et tu me rejettes encore.Je ne veux pas disparaître.

À genoux contre le sol glacé,le bien né se savait incapable de soutenir le regard de l’agonisante,si bien qu’il fixait les ténèbres en face de lui,impuissant,fautif.Et détestablement victorieux.

-Je te souhaite de trouver la paix quelque part.Où que ce soit.

Le corps contre le sien n’était plus que loque amorphe.Cependant,dans ses derniers instants,la chose ayant l’apparence,la voix et la peine de son amie était parvenue à le faire souffrir,oh,sans doute avec la même âpreté que l’avait vécu la jeune femme,tant d’années auparavant.Premières blessures.Et une question : Cate valait-elle la seconde mort de Joan ? La seule manière d’accéder à la réponse à cette question consistait à aller de l’avant.
Le noble ferma les yeux un instant,souhaitant sans véritablement s’en rendre compte que tout cela cesse.Et lorsqu’il rouvrit les paupières,le corps sans vie de la trépassée avait disparu.Comme par magie.


-Elle est partie.

Le jeune Cutler s’avança doucement vers son double,toujours aussi calme.Avait-il suivi ce qui s’était passé ? Ou jouait-il aux observateurs impartiaux ? Oh,et après tout,que ce petit fasse comme il l’entendait.Beckett possédait assez de cas sur la conscience comme cela.Sa damnation éternelle s’avérait de plus en plus acquise avec certitude.La morte n’avait pas eu besoin de le maudire pour que le riche homme d’affaire se sache perdu d’avance,dans cette vie comme dans l’autre.
Se redressant,ce dernier se força à mettre un pied devant l’autre,malgré le début de nausée lui nouant les entrailles.Etonnamment,ses jambes se mirent en route avec la rigueur d’une machinerie parfaitement entretenue.Ainsi va la vie.On s’arrête un instant.En croyant qu’on ne parviendra plus à repartir.Et finalement,on se relève.
L’enfant lui emboîta le pas,avant de reprendre,quelques dizaines de secondes plus tard.


-« Nous recherchons tous le bonheur,mais sans savoir où,comme des ivrognes qui cherchent leur maison,sachant confusément qu’ils en ont une. »

Voltaire n’aurait sans doute jamais songé qu’une de ses citations puissent être utilisée ainsi.Et pourtant,ces mots ceignaient à la perfection d’une morale sombre une réussite au goût amer.
L’aristocrate continua d’avancer.Sans desserrer les mâchoires.


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Lord Beckett
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MessageSujet: Re: { Welcome to my Hell - Le Cheminement d'une Âme Perdue }   Jeu 26 Aoû - 15:50


Chap. 3 : From Father to Son








La nausée ayant submergé le bien né s'installait.La faim,elle,ne le troublait point,et Cutler en était heureux,car manger alors que son estomac se révulsait de plus en plus souvent aurait constitué un pari risqué.Enfin... Heureux était un bien grand mot.L'apparition de Joan le hantait toujours.Où son esprit irait-il ? En Enfer,auprès de celui qui l'avait invoquée pour le ralentir ? Ou au Paradis,là où son bon fond pourrait trouver réconfort auprès des anges et du Seigneur ? Au moins ne demeurait-elle plus entre espoir et désespoir,ce pays gris où certains se perdaient,ne sachant plus quoi penser,ni vers qui se tourner..Une terre d’infortune vers laquelle les sauveurs et les messies ne tendaient plus la main,se préoccupante en priorité des plus mals.Qui peut juger cependant de la perdition d’un être lorsqu’il ne peut voir le fond de son cœur… La jeune femme prenait le parti de tendre vers l’un ou l’autre des opposé.L’être qu’elle aimait se voyait perdu en plein milieu de cette contrée aride où les âmes errent en peine telles des fantômes. Mais il y avait plus inquiétant encore.Si le nouveau fiancé de Carlotta pouvait utiliser les trépassés à des fins stratégiques,il y avait fort à parier que la demoiselle ne consistait malheureusement qu'une mise en bouche.Imaginez toutes les personnes pendues par le Lord depuis son accession au titre de Lord,les femmes,les enfants,les pirates,tous ligués contre lui.Tous décidés à lui faire payer leur meutre.Au moins,et il s'agissait du seul point positif là-dedans : l'anglais avait bien fait de ne point emporter d'armes mortelles,comme une épée ou encore un pistolet,qui se seraient révélés fort inutiles face à des fantômes.Seul son courage pouvait le sauver.Son amour défaillant pour Cate.Et la Marque.Autant vous dire qu'on nageait en pleine félicité !

-Je sais ce que à quoi tu penses,lui glissa le jeune Beckett.

-Et comment le pourrais-tu ?

L'aristocrate déglutit : il se révélait plutôt ardu de parler,respirer et marcher en même temps,surtout en se sentant aussi mal.Ne rien avoir avalé depuis des heures le rassura quant à son état : au moins ça ne pourrait être pire.Une fois que le néfaste souvenir de son amie à l'âme torturée se serait effacé,ça irait mieux.Si jamais il parvenait à oublier son visage tordu de désespoir,ses lèvres l’appelant en silence... Songeait-il à leur rencontre,ou bien à la vision qui en avait résulté ? Tout commençait à se mélanger,et sa raison n'appréciait pas.
L'enfant fit claquer sa langue contre son palais,avec un air savant.


-Je te rappelle humblement que je vis en cet endroit depuis plus longtemps que toi.Ce qui ne m'a pas empêché de suivre ton parcours.Et d'avoir appris à raisonner comme toi.Or,si tu crains comme je le pense que toutes tes victimes se ne coalisent pour te malmener,je ne crois pas que ton ami agiras de la sorte.À ce que j'ai compris,c'est un démon.Il favorisera donc des entités aptes à te blesser moralement,et non physiquement.

-Blackheart n'est pas mon ami,persiffla le directeur de la EITC.Et qui te dis que je ne m'imaginais pas en train de vaincre ce dernier et de sauver ma fiancée ?

-Parce que ce serait admettre que tu fais preuve de hardiesse,une pure hérésie !


La voix venait de derrière lui.Juste au dessus de son épaule gauche,pour être précis,si près de son oreille qu’il sentit son tympan trembler suite à cette violation d’espace personnel si marquée.Jusqu'à son cerveau,qui refusa presque catégoriquement de reconnaître que ce timbre avait retenti.Beckett s'arrêta net,raide comme l'aurait été son cadavre,les muscles tendus tels des arcs.Finalement,son double miniature n'avait point été loin de mettre dans le mille.Le gamin poussa d'ailleurs un cri,avant de s'agripper à nouveau au bureaucrate,en proie à une terreur au moins aussi forte que lors de leur première rencontre .La peur.Quel pouvoir incroyable.Il n'avait fallu qu'une poignée de mots pour terroriser le garçon.Et il n'en faudrait pas forcément plus pour réveiller les veilles terreurs du plus âgé.

-Alors vous vous joignez également à la fête,lâcha Cutler avec un dédain visant à masquer à quel point ces retrouvailles allaient lui être désagréables.

-Bien sûr,mon cher.Croyais-tu vraiment pour échapper à ma présence ?

L'homme se décala pour mieux venir se camper devant ses hôtes.Plutôt grand,vêtu de manière semblable au britannique,sa chevelure d'un gris parsemée de blanc ne se voyait pourtant pas ceinte d'une perruque.Quant à ses joues,son menton et sa lèvre supérieure,ils se trouvaient mangés par une barbe de quatre ou cinq jours rendant encore plus saillantes ses paumettes.Appuyé sur une canne,l'inconnu toisait tour à tour le garçonnet et le noble,une moue dépréciative à la bouche.

-Toujours aussi geignard à ce que je vois.Tu n'as pas changé.

Une telle réplique,à Port Royal,ne serait point restée impunie,c’était certain.Seulement voilà,la cité portuaire semblait presque appartenir à un autre monde,une terre bien plus accueillante et désirable que ce que l'on pourrait penser en songeant à sa potence et aux drames vécus par ses habitants.Sous des kilomètres de roches et de terre,l'insulté ne possédait que de trop rares moyens d'en finir avec le petit jeu idiot qui allait suivre.Cependant,même si son malaise physique ne paraissait vouloir s'apaise,son esprit,brûlant,rendit ses propos acides,prémices d'une colère violente.

-Vous non plus,père.Toujours aussi détestablement fielleux.

Edward Beckett finit par sourire.Son âge assez important -plus de cinquante ans- pour lui conférer le qualificatif de vieil homme ne lui avait point ôté son regard brillant de froideur,ainsi que ses expressions dédaigneuses.

-Cependant je n'ai point de temps à vous accorder.Des tâches m'appellent ailleurs.Je vous salue.

Entraînant le petit avec lui,Cutler dépassa son géniteur sans même lui accorder un regard.Il n’avait rien à lui dire.Supporter sa vue constituait un véritable défi,et le fils ne comptait point le relever.Tout était clair et net depuis des années.Depuis même le jour de sa naissance.Cet homme et lui ne possédait rien en commun ;mieux valait donc passer son chemin.
Sans compter que sa copie ne semblait pas vraiment rassurée,ce qui se comprenait aisément.Ce fut sans doute aussi pour cela que Cutler n’opta point pour la confrontation.Au fond de lui,un enfant tremblait.Et cette sensation d’être privé de force de caractère le dégoûtait autant que son père.

Une poigne de fer enferma son avant bras,glaçant son sang jusque de son épaule,formant un garrot qui provoqua le raidissement de ses doigts.La douleur engendra un creux dans son ventre.Ce serait plus compliqué que prévu.


-Et tu veux déjà me quitter… Oui,je ne me trompais pas.J’ai engendré un vrai lâche.

-Je t’en prie Cutler,ne l’écoute pas,gémit le gamin d’une voix blanche.

-Ta loyauté me sidère.Je croyais t’avoir mieux élevé que cela.

-Vous ne m’avez pas élevé,murmura Beckett,la tête baissée,sentant la haine peu à peu gangréner son cœur.Je n’ai jamais eu de père.

L’autre éclata d’un petit rire méchant,ce qui dut faire tressauter ses épaules faméliques.Mais son héritier ne pouvait le voir,sachant que croiser les yeux acier de son parent lui ferait perdre son flegme aussi sûrement qu’une bourraque aurait éteint une bougie.

-Allons-nous en…

-Mon sang coule dans tes veines,je le reconnais.Mais je jure son mon honneur que mon nom ne pouvait être plus mal porté.

Si dur de résister à cette force intérieure lui criant de faire taire ce vieillard… Alors que deux voix essayaient de l'entraîner dans deux directions différentes,son esprit ne parvenait à trancher... Qu'ils se taisent...

-Il faut qu’on s’en aille…

-Si cela se trouve,tu n’es rien de plus qu’un bâtard.

Le sang de l’anglais ne fit qu’un tour.La dernière consonne eut à peine le temps d’être prononcée que son esprit se vida,ressemblant à présent à un long corridor sombre dont l'extrémité débouchait sur le désir violent de faire ravaler à son géniteur ses offenses.Cependant,continuer à faire la sourde oreille ne pouvait être encore possible.Les plaies résultant de cette attaque si vives ne pourraient s'effacer rien qu'en le désirant.Et cette ordure paraissait tellement en confiance.En terrain connu.Cette corde sensible,il l'avait faite jouer tant de fois.Et à chaque tentative,un succès remporté d'avance.Non,son fils n'avait pas changé.
Lentement,le Lord se retourna,malgré l'emprise de son jumeau qui,toujours accroché à son jambe,ralentissait ses mouvements dans l'espoir irréalisable d'attirer au loin son semblable,toisa l’apparition.Irréalisable,oui,car il était temps.Temps de se venger.


-Qu'avez-vous dis,père...? demanda Cutler en détachant bien chaque mot,sa voix frémissant presque sous l'effet de l'emportement grandissant en lui.

-Que tu n'es qu'un b...

L'ultime mot ne put être prononcé.Se laissant submerger par le ressentiment,le bureaucrate envoya son poing en direction du visage de l'importun.Jamais encore auparavant la violence n'avait revêtu à ses yeux un tel attrait.Il avait besoin de se défouler,au plus pur sens du terme.Les jérémiades de l'enfant ne lui parvenaient même plus.Il n'y avait que lui,.Sa Hargne.Et sa cible.

Lorsque sa main rencontra le menton de son père,tout bascula.Le couloir se modifia à la vitesse de l'éclair,et Beckett replongea.

    Dans une vaste chambre aux allures gothiques d’un altier manoir,un enfant est assis à une table de chêne.Dans l’âtre,un bon feu disperse des ombres mouvantes sur les murs,mais il ne le remarque pas.Tout à son ouvrage,il sait que le soir est tombé depuis un petit moment,mais son large lit à baldaquins devra encore attendre un peu.À huit ans,on est pas vraiment censé demeurer éveillé après que la maisonnée se soit couchée,mais pris par son ouvrage,il ne parvenait à se résoudre à abandonner son œuvre.

    Devant lui,toute une armée de soldats de plomb.Des centurions,des légionnaires la lance à la main,et même un César,drappé d’une longue cape majestueuse.Le pinceau à la main,le jeune artiste s’appliquait à donner couleurs à ces combattants d’antan mesurant un peu moins de quatre centimètres.Patiemment,le garçonnet leur appose des couleurs avec la pointe de son instrument.Du rouge,du beige,du brun… Un peu de bleu,parfois,pour les yeux.Et pourquoi ne pas ajouter un ou deux tribuns,qui remettront aux dirigeant une couronne de lauriers une fois la victoire acquise.Alésia s’étendra bientôt devant lui,infinie,plaine où le destin du monde se jouera.Et lui,simple enfant,pourra choisir où chaque soldat se positionnera,qui il combattra,où il tombera.Chaque détail compte,si bien que ses fines mains prennent leur temps,savourant cet état de concentration optimum sans lequel une bavure peut arriver.Précision dans le geste.Passion du calme entièrement tourné vers son travail.Ainsi,ses nuits peuvent parfois se voir raccourcies de deux ou trois heures,sans que le garçonnet n’y prenne garde.Qu’importe : l’idée de pouvoir jouer avec ses figurines une fois ces dernières achevées le comble.Au moins,dans cet univers-ci,il peut influer sur les évènements.Et rencontrer de vrais héros.

    La porte de sa chambre s’ouvre avec fracas,et telle une tempête,un homme s’approche de lui.Saisi,le gamin en lâche son pinceau,la peur commençant déjà à de distiller en lui comme le froid de la mort.Son père n’a pas l’air de bonne humeur.


    -Quelqu’un est entré dans mon bureau cette après-dînée.

    D’ordinaire,il suffit de plier l’échine et d’attendre que le grain passe.Mais lorsque le britannique décide de vous prendre en grippe,il y a fort peu de chance pour qu’il vous lâche.Le garçonnet déglutit,craintif.En effet,personne n’a le droit de pénétrer dans cette pièce,pas même les domestiques.Son père s’y retire pour travailler,déguster un verre de liqueur,ou encore s’isoler de ce monde qu’il exècre.

    -Je veux savoir qui a osé.

    La peur empêche tout mot de parvenir à s’extirper de sa bouche.Toute pensée de traverser son esprit.Le petit ne possède aucune idée de l’identité de celui ou celle ayant commis la folie de désobéir à Lord Edward Beckett.Ses accès de rage sont craints dans tout le manoir.Sans preuve ni alibi,comment se disculper ? Le silence du bambin est mal interprété et son innocence nullement imaginée.

    -Parle donc,misérable ! rugit soudain son géniteur,attrapant violemment la chair de sa chair par le col,avant de la plaquer contre le mur.

    Sous la violence du choc,ses poumons se vident de leur air.Mais lorsqu’il tente de les remplir à nouveau,son inspiration se bloque,l’avant-bras de l’aristocrate lui écrasant la pomme d’Adam.Il ne peut plus respirer.


    -Je ne supporterai pas que mes règles soient transgressées dans ma propre maison.

    Il lui faut un coupable.Un défouloir.Agitant les jambes dans le vide,le gamin cherche une solution.Mentir ne lui rapportera rien sinon,une bonne correction.Et personne ne se dénonce jamais ici,tant le châtiment inquiète.

    -Toi comme les autres me devez respect et obéissance.Crois-tu que cela est trop demander…?!

    En désespoir de cause,il tâche de repousser son paternel,mais ses petits doigts glisse sur le velours de la manche,sans résultat.C’est sans doute la fin.Il va mourir là.Le monde semble à présent se résumer à du flou,et au regard sauvage de son père.Inutile de lutter.Son attaquant a raison.Il est trop faible.Une proie facile.Qui n’aurait pas survécu de toute manière.
    Fatigué,l’enfant laisse ses yeux tombé sur la table,là où la fureur de son parent a renversé ses figurines.César git au sol.Même les héros finissent par abandonner.


    -Et c’est comme cela qu’on me remercie,persiffle le Lord,son souffle caressant le visage de son fils.

    Ce dernier ferme les paupières.Que ça prenne fin.
    Des pas précipités dans le couloir.


    -Lâchez-le,au nom du Ciel !

    Une voix féminine.Une femme entre alors,désespérée.Non.Non,il ne faut pas qu’elle s’approche.Il ne faut pas qu’elle attire l’attention de son persécuteur.Il vaut mieux que son soit lui qui prenne.Et pas elle.

    -Et au nom de quoi ? crache le noble avec morge en tournant son visage vers l’anglaise,sans pour autant cesser de maintenir son héritier contre le mur.

    -C’est… C’est moi qui suis entrée dans votre bureau,Edward.

    L’irréparable est commis.Le ton tremblotant de la britannique,chargé d’émotion,se calme peu à peu,bien que l’inquiétude ne la lâche pas.

    -Vous êtes parti si longtemps… Sans rien nous dire… Impossible d’avoir de vos nouvelles à Glasgow… Alors j’ai voulu voir si les documents que vous conservez dans cette pièce pouvaient m’en apprendre plus.Je… Je suis désolée…

    La réplique fut sans appel.Laissant choir son enfant au sol,Beckett fond sur son épouse,et la gifle avec une telle force que la malheureuse en est projetée au sol.Dans sa chute,son délicat visage heurte la bibliothèque.Un goût de sang lui envahit la bouche.Il vaut mieux que ce soit elle qui souffre.Plutôt que son garçon.

    -Ne vous avisez plus jamais de toucher à mes effets,m’entendez-vous bien madame ?! crie le bien né,ressentant visiblement un vif plaisir à mater ainsi les siens qui se plient sous sa colère comme des brins de paille.Ou il vous en coûtera.Je n’ai aucun compte à vous rendre,retenez-le bien.

    Telle une bourrasque,il sort,laissant ses deux victimes à même le sol.Le petit attend quelques minutes,le temps de s’assurer que les bruits de marche s’éloignent.Alors il rampe sur le tapis,se rapprochant de la jeune femme,sonnée,ne bougeant pas.

    -Mère… murmure-t-il en posant ses doigts sur la joue de la noble,là où coulent quelques larmes.

    -Tout va bien,Cutler,lui répond-t-elle faiblement.C’est fini… N’ai pas peur…

    Ils restent ainsi,l’un près de l’autre,en silence.La nuit les enveloppe.
    L’enfant se jure que plus jamais son père ne lèvera la main sur son épouse.Il doit la protéger.Parce qu’il l’aime.Plus que tout.Elle qui fait tout pour le sauver.Au risque de se perdre elle-même.


Lorsque le directeur de la Compagnie des Indes « refit surface »,sa gorge le faisait souffrir,comme si un poids important y avait été apposé,une étreinte malsaine à peine disparue.Portant la main à son jabot,il chassa avec humeur cette impression de compression,avant de découvrir l’impensable.Etait-ce sa vision qui recommençait ? Ou un coup du sort ? Devant lui,son géniteur,plus âgé d’environ vingt ans que le sinistre personnage de son souvenir ravivé.Violentant exactement de la même façon son petit double.Un visage pâle comme la mort,des lèvres légèrement bleu.Et ce sourire salace sur les lèvres parcheminées du vieillard,qui ne lâchait pas deux yeux le bureaucrate.


-Tu ne te sauveras pas,fils,le nargua-t-il en appuyant un peu plus fort,arrachant un gémissement au gamin.Tu fais partie des Ténèbres,tout comme moi.Pour cela au moins,tu es digne de mes entrailles.

Encore ébaubi par ce saut dans le passé,Cutler ne savait que trop entreprendre.Se jeter sur son parent ? Cette créature des Enfers possédait certainement une force physique supérieure à la sienne,malgré l’impression dispensée par la frêle stature de l’écossais.L’état de Beckett ne s’était pas amélioré,et sa nausée,alliée à une faiblesse croissante,ne feraient que l’handicaper d’avantage.

-Rejoins-moi,mon fils.Le Bien est une voie sans issue,tes erreurs te le rappelleront chaque jour.

Pour un peu,le ressentiment éprouvé tantôt aurait pu submerger à nouveau le Lord.Mais ç’aurait été agir comme l’entendait son père.Cette brute qui n’hésitait pas à frapper son femme ainsi que son dernier né.L’emportement menait à la faute,à la noirceur dont le vieil homme vantait les mérites.C’était donc cela.Après un ancien amour enterré sous le remord,Blackheart tâchait de le pousser à renoncer en attisant sa haine à l’endroit de son père.Piège astucieux.Dans lequel l’adversaire du démon avait failli tomber.

-S’il y a bien une chose dont m’avez donné envie…

Il serra les poings,mettant toute sa rancœur dans ces quelques mots.

-… C’est bien de ne jamais vous ressembler,de quelque manière que ce soit.

Viens à moi,Marque.Confère-moi le pouvoir de changer les choses.
La vision qui suivit fut pleinement voulue par le britannique.Et lorsqu’elle survint,il était prêt à l’utiliser à son avantage.

    Par le soupirail,le soleil déverse ses rayons de manière crue,peinant pourtant à éclairer la table ainsi que les deux chaises spécialement installées pour l’occasion dans le plus vaste cachot de la prison.Le responsable des lieux n’a pas l’habitude que les hauts dignitaires s’abaissent à rendre visite à des condamnés à mort.Pourtant,l’ordre de Lord Beckett a été sans appel.

    Ce dernier est assis,et attend.Extrèmement calme,il relève le nez lorsque deux sentinelles entrent,amènant avec elle un homme à la barbe hirsute et aux vêtements en piteux état.Personne n’aurait reconnu son père en cette loque humaine.Et pourtant,Edward Beckett vient bien se prendre place juste en face de lui.


    -Bien,laissez-nous à présent,demande le jeune noble,sans lâcher des yeux son paternel.

    Sans un mot,la délégation carcérale se retire.Et le silence s’empare des lieux,tandis que les deux hommes se fixent.

    -J’ai été nommé Directeur de la Compagnie.Les parts que vous avez achetées seront conservées au nom de votre famille comme vous le souhaitiez.

    Le prisonnier pousse un petit ricanement.

    -Et tu as fait tout ce chemin depuis la Cour pour me communiquer ceci ? Serais-tu trop humble pour envoyer tes laquais régler tes affaires pour toi ? Ou trop vaniteux pour ne pas me lancer à la figure tes tout derniers exploits ?

    Sans se démonter,Cutler reprend.

    -Ces titres vous appartiennent.Il est normal de vous informer de leur succession lorsque vous ne serez plus capable de veiller à vos affaires.

    -Oui,jusqu’à ce que tu ais décidé de m’envoyer à la potence.

    Les iris de glace du jeune homme se braquent dans ceux du captif.Même enchaîné,même voué à la mort,son père conserve sur lui une autorité inquiétante,et cela lui déplaît.

    -Vous avez été reconnu coupable de collaboration avec un membre de la piraterie.Pareil crime est puni de peine de mort.Je ne vous apprends rien.

    Comment déshonorer à ce point sa famille.Fallait-il véritablement haïr ses proches pour s’adonner au péché de chair avec pareille créature.

    -Non mon garçon,tu dis vrai : je connais la Loi aussi bien que toi.Et finalement,regarde où cela t’a mené.Tu disais me détester.Tu voulais prendre la voie opposée à la mienne.Et tu vas me voir exécuter sur ton ordre.

    Apporter les preuves attestant de la culpabilité de son géniteur n’a pas été aussi ardu que cela.La boucanière incriminée a d’ailleurs été pendue par le cour jusqu’à ce que mort s’en suive la veille.Aujourd’hui,c’est au tour de Lord Beckett père.Cutler aimerait triompher,narguer celui qui périra l’après-midi même,mais il ressent encore les vestiges de cette terreur enfantine qu’il possédait depuis toujours face à Edward.Même dans ses derniers instants,cet être le tourmente.Le paricide qu’il a ordonné prend alors à ses yeux l’allure d’une ultime réussite de son parent.

    -Et tu veux que je t’avoue quelque chose… ?

    Avec une vélocité sidérante pour un homme ayant séjourné dans un cachot humide au pain sec et à l’eau durant de longues journées,le britannique saisit le visage de son fils et le ramène vers lui.Comme ce regard peut être hypnotisant et glaçant en même temps.Seuls quelques centimètres les séparent à présent,la table perdant son rôle rassurant de rempart infranchissbale.Yeux dans les yeux,pour la première fois depuis que son fils est venu au monde,l’aristocrate abandonne son masque de colère sous-jacente.Il est sincère.Le lire dans ses pupilles est chose aisée.

    -… Je suis fier de toi,Cutler.

    Non pas de lélévation sociale de son héritier,mais de cette cruauté dont ce dernier avait enfin réussi à faire preuve.Il devenait un homme.Un vrai.
    La seule et unique fois.Il fallait que la seule fois où son père admette qu’il éprouve un peu d’admiration et d’affection pour son enfant soit le jour où ce dernier l’envoie à l’échaffaud.Abominable.Précipitament,le directeur se dégage.Une fois debout,il ne peut s’empêcher de reculer encore,alors que son géniteurt,maintenu par ses fers,demeure assis,à le regarder comme un homme se sachant perdu regarde son bourreau.Comme si plus rien en lui importait.


    -On se reverra dans l’au-delà,petit.

    Horrifié,il quitte la cellule.Une fois au dehors de la prison,il hèle un fiacre,et ordonne qu’on le conduise en sa demeure.Même lorsque le véhicule se fut mis en marche,le regard brulant de son père continuait de le tourmenter.


Retour à la réalité.Le bien né tenait sa victoire,et il ne la laisserait pas s’échapper.


-Vous voyez,père… Vous m’aviez donné rendez-vous… Et bien je suis là.

L’autre avait lâché le gamin,pour se tenir à deux mains son propre cou,en proie à un étouffement subit.En effet,la Marque agissait : son hôte se rappelait de la trappe s’ouvrant sous les pieds du coupable,des derniers tressautements de ses pieds,de son agonie.L’essence maléfique rendait véritables les réminiscences invoquées.Usait de la force et de la détermination de l’anglais pour agir.

-Vous pensiez que j’étais comme vous…

L’autre reculait,se sachant perdu.Lorsqu’un Beckett obtient enfin vengeance,il ne lâche plus l’importun,quitte à devoir attendre des années d’obtenir réparation en se donnant justice lui-même.

-… Mais en réalité,je suis pire,bien pire.

Le noir envahit le couloir.Un cri strident,comme un être dont on tranche la gorge.Et la lumière revint,révélant un couloir à présent vide.Assis au sol,le garçonnet reprenait son souffle,encore un peu groggy.

-Est-ce que ça va… ? demanda son aîné en le rejoignant,redevenu parfaitement flegmatique.

-Ou..Oui,je crois…

Il saisit la main tendue,et se remit sur ses deux jambes.

-Tu m’as sauvé la vie,fit le petit avec reconnaissance.

-Je t’en prie.J’avais des comptes à régler avec lui de toute manière.

Alors qu’ils se remettaient en route,le jeune garçon émerveillé et tout à fait remis de ses émotions dépeignait chaque détail de la rencontre avec passion,célébrant le courage de son semblable avec moult adjectifs valorisants.Incroyable ! Quelle maîtrise ! Rien en pourrait leur résister après ça.Blackheart n’avait qu’à bien se tenir,car ils demeuraient dans la partie,et pas qu’un peu.Il faudrait trouver plus inventif que ça !

Cutler,épuisé,voulut lui demander de se taire,lorsqu’un violent haut-le-cœur le secoua.


Dernière édition par Lord Beckett le Dim 17 Oct - 13:33, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: { Welcome to my Hell - Le Cheminement d'une Âme Perdue }   Mar 31 Aoû - 13:05


Chap. 4 : I can't lose You








L’éponge caressa tout doucement le front du malade,mais la peau n’absorba point l’humidité qu’une main aussi charitable que précautionneuse venait d’y apporter.Mercer ne possédait pas vraiment de notions de médecine,son savoir se limitant aux points faibles du corps humains –fragiles articulations,positions des artères et veines principales,organes- qu’il pourrait atteindre en cas de combat rapproché,ou bien en tirant au pistolet.Soigner quelqu’un ne lui était arrivé que rarement,lors de missions de protection par exemple,ou quand lui-même avait dû se venir en aide après une violente échauffourée.Un savoir bien rudimentaire,et ma foi totalement inutile en cas d’évanouissement prolongé.Par chance,aucune fièvre ne venait compliquer les choses,mais la pâleur du Lord laissait à penser que son corps commençait à peiner.On avait déjà vu des soldats qui,après une bataille,contraints de rester au lit,avaient fini par succomber,non pas à cause d’infections ou des suites de leur blessure,mais bien à cause de leur immobilité.Sans oublier que Beckett ne se nourrissait même pas ! Tenter de glisser entre ses lèvres closes une cuiller emplie de bouillon ou bien de gruau aurait été prendre le risque de l’étouffer,de le noyer.Aucun réflexe ne lui aurait permit de tousser.Avec l’aide du médecin de bord,le mercenaire avait voulu vérifier l’étendue des dégâts affligeant son patron,sans succès : son talon d’Achille n’avait donné aucune réaction satisfaisante,malgré les quelques tentatives pour provoquer,par le biais de légers coups octroyés par le biais d’un petit marteaux,un signe,n’importe quoi.Quelque chose affirmant de manière plus ou moins nette que tout n’était pas perdu.Mais rien.Même les gestes les plus élémentaires,comme de temps à autres un léger frémissement des doigts,une crispation de la bouche,un gémissement,un mouvement… Prendre du repos s’avérait plus facile à dire qu’à faire pour le veilleur.Non pas que l’Endeavour soit entre de mauvaises mains ;le capitaine en second avait pris ses fonctions avec un calme d’homme étant prêt à parer à n’importe quelle embûche,et Dieu soit loué,aucune rumeur ne circulait quant au possible décès de Beckett.De tels ragots,même à bord d’un navire,pouvaient gravement entacher la réputation d’un aristocrate,surtout si elles se propageaient une fois à terre.Et imaginez le temps qu’il faudrait pour ensuite détromper Londres ! Non,ce n’était pas le sort de du vaisseau britannique ainsi que ses occupants et leurs bavardages qui gardaient Dave debout,mais bien l’attente.Personne d’autre ne demeurait au chevet du bien né,pour la simple et bonne raison que le tueur n’aurait cédé sa place pour rien au monde.Alors bien sûr,par moment,la fatigue le gagnait.Ses membres,pris de crampes,demandaient un peu d’exercice.Cependant,malgré l’ennui et le poids de ses paupières,David ne parvenait que rarement à lâcher la main de son patron.Certes,il en convenait,s’il ne prenait pas un brin de repos de temps à autres,il risquait de ne pas sentir la possible infime pression que le bureaucrate lui communiquerait.Mais rater purement et simplement cette dernière aurait été tout à fait inacceptable.

Avec un léger soupir,le mercenaire changea imperceptiblement de position sur sa chaise.Près de lui,le plateau que le praticien avait laissé à son intention n’avait pas bougé : du pain,du ragoût désormais froid,un pichet d’eau.Sans trop savoir pourquoi,il se demanda ce que cela faisait,d’ainsi être détaché du monde,privé de conscience,sans pouvoir se sustenter ni communiquer avec le reste du monde,avec les vivants.La solitude éprouvée.Les appels au secours qui ne parvenait pas à franchir la barrière de son corps.Et sa personne,soudainement devenue prison.

Quel Enfer.


***

Les entrailles crispées par la douleur,il se retint de justesse à la paroi,ses jambes refusant de le porter plus longtemps.Chacune de ses cellules avaient l’air de vouloir rejeter la vie qu’elle contenait.Une rébellion que le directeur de la Compagnie des Indes ne pourrait supporter plus longtemps.Si rageant,de se voir ainsi rudement mis à mal,alors que tant d’épreuves avaient été surmontées.Et que le but semblait enfin se dessiner à l’horizon.Enfin fallait-il être sur le point de réussir,pour que le fils du Diable s’abaisse à des moyens aussi piteux que la maladie pour arrêter l’avancée de son ennemi ! Allez Cutler,debout.Avance.Ne laisse pas le petit te voir tombé aussi bas.

Inspirant un grand coup,Beckett se redressa et,pâle comme la mort,se fixa un seul et unique objectif : mettre un pied devant l’autre.Quelque chose de simple,de facile à réaliser.Chaque mètre devenait une victoire.Après tout,combien de nuits avait-il passé sans dormir ? De repas sautés,au nom de l’ouvrage à accomplir,du devoir l’appelant sans cesse ? Il s’agissait du même principe,au fond.S’oublier pour remporter le trophée.Et quel trophée.La femme qu’il aimait,et qui l’aimait.Enfin… Théoriquement.Mais ce n’était pas le moment de se demander si sa quête revêtait un sens.Car il existaient de grandes chances que la réponse fut non,et alors le désespoir finirait de le détruire.Tenir.Se raccrocher à n’importe quoi,même à un mensonge,une illusion,ce que ses échecs et ses plaies avaient détruit.Carlotta ne voudrait peut-être plus de lui.Pour toutes les fois où il avait absent.Pour les mots qu’il n’avait jamais su dire.Pour les baisers,les étreintes qu’il avait évités.Plus tard,plus tard ! lui disait son fiancé,pensant avoir mieux à faire qu’à s’épancher en tendres sentiments.Désormais,l’espérance de retrouver la belle prête à le suivre en surface lui tenait lieu de fil d’Ariane.Quant à savoir si le noble aimait encore Cate,après sa trahison… Dans ce cas,ç’aurait été trouver l’énergie nécessaire dans la colère,et non l’espoir.Et le courroux menait à la faute,comme l‘avait démontré sa rencontre avec son père.

Près de lui,sa copie conforme adaptait son rythme au sien,gardant le silence bien que l’inquiétude se lut dans les discrets plis striant son front.Qu’adviendrait-il de lui si le Lord échouait ? Blackheart n’aurait aucune pitié,que ce soit pour le premier amour de sa promise,ou ses rares alliés.Peut-être parviendrait-il à s’enfuir,à se cacher.Cela signifierait le retour à une vie de fugitif,à craindre les créatures sanguinaires de ce lieu maudit,et à attendre qu’une autre personne lui fasse miroiter un possible sauvetage.Etrangement,l’aristocrate éprouvait plus de peine à imaginer son compagnon de route seul et sans assistance si jamais son protecteur mourrait qu’à songer à sa propre disparition,justement.À croire que la compassion finissait par germer dans son cœur de glace.Ou bien la culpabilité,mais ça,ce n’était pas nouveau.Buté comme lui-même l’était,il y avait fort à parier pour que le garçon,même exhorté à ne pas le suivre,lui aurait emboîté malgré tout.Quelque part,il existait du chevaleresque en eux.Comme en chacun d’entre nous,pour peu que l’on sache s’en rendre compte.

Une odeur capiteuse emplit alors les narines du bien né.Ses sens aiguisés pour une fois lui montrèrent le revers de la médaille : ce parfum serait sans doute demeuré léger si ses nouvelles capacités ne lui permettaient pas d’appréhender le monde de manière bien plus précise.La senteur incendia ses sinus,avant de faire éclater une migraine impétueuse sous son crâne.Une moue de déplaisir plissa la bouche de l’aristocrate : des roses.En un endroit tellement reculé,et privé de toute lumière solaire,cela relevait du miracle.Ce fut donc sans être grandement intrigué que notre antihéros s’attendit à pénétrer dans un jardin attenant sans doute au château de Belzébuth,ou autre site du même acabit.Il commettait cependant une erreur en s’imaginant apte à anticiper les réactions de cet endroit si maléfique.

Devant eux,au détour du tournant,une forêt de rosiers barrait le chemin.Les épais entrelacs de fleurs et de tiges semblables à des ronces obstruaient si bien le conduit que voir à travers paraissait impossible.Le plus surprenant demeurait en leur couleur : plus noire que de l’encre,ou qu’un puits sans fond.Un noir profond,attirant,reposant.La première chose vraiment belle et accueillante depuis leur départ.Attreyante,superbe,imperturbable.Sur certains pétales,des traces de rosée aussi étincelante que des diamants laissaient penser que l’eau,et donc la vie pouvait subsister ici.Lorsque les deux voyageurs s’approchèrent,la haie bougea,se modifia en un doux bruissement de feuillage.Les plantes se mouvaient lentement,leur dessinant un passage au fur et à mesure de leur avancée.Bon présage,ou au contraire nouveau piège ? Impossible à dire.Ces beautés,quoi que sombres,ne possédaient aucun moyen de se faire comprendre,sinon en agitant leurs feuilles.Et le visiteur,confiant,se laisser absorber dans la contemplation de ces plants si étranges et si passionnants.Privé de toute envie de continuer.De toute envie de bouger.

Ne résistant plus à la curiosté,le garçonnet approcha sa fine main blanche de l’une des roses,un sourire béat flottant confusément sur son visage enfantin.


-Elles sont si belles…

Beckett,comme pris d’un sursaut de volonté,se tira de la morosité où son état l’avait conduit.À moins que ce ne soient ces plantes qui,tel un délicieux poison,avaient pour fonction de captiver les visiteurs ? Cette idée disparut,comme soufflée par le vent.Ce parfum si sucré…

-Ne les touche pas,lui intima son aîné avec une conviction vascillante.On ne connaît pas leurs intentions.

Son benjamin haussa les épaules,absolument pas convaincu,et encore moins inquiété.

-Allons,ce ne sont que des boutons… Tu t’inquiètes trop… Laisse-toi aller…

La tige,sentant le nouveau venu,s’entortilla avec douceur autour de ses phalanges,avant de s’enrouler atour de son poignet,et de lentement remonter sous sa manche,tel un petit serpent inoffensif.L’enfant rit,visiblement chatouillé par ce nouvel ami tout aussi désireux de découvrir plus avant ses hôtes.
Incompréhensiblement,Beckett n’aimait pas cela.Une petite voix,affaiblie par la douleur latente et l’envie irrépressible de s’endormir là,sur la roche,lui hurlait de s’éloigner,d’emmener son petit ami loin de ces milliers de fleurs.Il sentait une présence,entre les épines.Un sortilège,peut-être.Mais ses idées s’embrouillaient.Tout ce qui était clair,c’était qu’ils n’avaient pas le temps de s’arrêter.Ils devaient continuer.Continuer… Ce mot possédait de moins en moins de sens.L’adulte se morigéna : si risque il y avait,il se devait de lutter.Qu’importât l’élancement rendant douloureux le moindre de ses muscles.Le poids de sa boîte crânienne.


-Je n’aime pas cela,lâcha le bureaucrate,se voulant intransigeant.Arrête de jouer avec cette tige.

Comme si elle avait perçu le manque de confiance envers elle du Lord,la roseraie se remit en branle.Les froissements reprirent de plus belle,ressemblant de plus en plus à des chants.Des murmures indéchiffrables.Soudain,une vive douleur lui transperça la main.Cutler posa les yeux sur le bout de son index : plantée dans la chair,une épine faisait perler une goutte de sang sur sa peau.

-Que…

Sans crier gare,une pluie de pétales s’abattit sur les deux voyageurs,alors que les bruissements redoublaient.Au moment où Beckett voulut ôter le corps étranger,ce dernier,mué d’une vie propre,s’enfonça plus profondément,provoquant une nouvelle onde de souffrance.Et une vague de fatigue insurmontable.Paupières si lourdes… Impossible de résister…

-Sauve-toi… Sauve-toi… !!! s’exclama le britannique,respirant de moins en moins bien.

Trop tard.Alors que sa vue se troublait et que toute sa personne,alors semblable à une marionette dépourvue de fils pour la retenir,s’affaissait au sol,il n’entendit que vaguement les cris du captif,à présent enlacé par les cruelles plantes grimpantes.

Ne pas sombrer…
Qu’est-ce qui m’arrive…
Ne pas sombrer…
Reste éveillé…

Ne… Pas… Sombrer…


    Un vent de fin d’été vient malicieusement s’amuser à la cime des chênes.Il tournoie au dessus de la forêt,puis fond vers le chemin qui mène au manoir.Oh,c’est plus une large voie admirablement entretenue qu’un simple sentier.Tant de voitures y sont passées que l’herbe a supplanté les sous-bois de part et d’autres de la route sur plusieurs centaines de mètres,avant que les taillis songent à réapparaître.Mais le jeune homme ne fait pas attention à ces détails,la tête encore trop pleine d’images exotiques.D’un bon pas,il avance,imperturbable,alors que son sourire ne semble pouvoir disparaître,malgré l’automne s’annonçant.Pensez,à vingt ans ! On a la vie devant soi pour être malheureux,et devenir aussi gris que l’Ecosse environnante.Mais nul nuage ne peut venir ternir les souvenirs qui rendent le marcheur si heureux.

    Cela fait trois ans qu’il est parti.L’Orient et ses promesses se sont révélés à la hauteur de ses espérances les plus folles.Parti simple secrétaire en Inde,il revenait Directeur,alors que son mentor a mystérieusement disparu à Madras,une nuit,sans même laisser un mot d’explication.Un fougueux personnage que le Lord Ebenezer Cornwell.Cela dit,aucune importance ! Ce nouvel emploi,allié aux parfums d’épices et la sensation grisante de liberté suffit à ravir le britannique.Directeur Beckett.Comme ça sonne bien.Trois années cependant se sont écoulées.Deux de plus que ce qu’il avait promis aux siens.Il se revoit encore saluer sa famille,qui le regarde partir sur le pas de la porte du manoir familial.Dans cette voiture de poste,il se pensait prêt à vivre l’incroyable.Et finalement,la vie lui semble encore plus belle que lorsque,emporté au loin,il échappait au carcan venimeux imposé par son père.Désormais,ce dernier ne peut plus le prendre de haut.Son fils est devenu un homme.Et même s’il arrive à pied,trop pressé de rentrer chez lui après cette longue absence pour attendre un véhicule,Cutler se sent fort.Et il l’emmenera.La belle Liliane n’a plus à s’en faire.Son calvaire touche à sa fin.Avec l’argent qu’il gagnera,son enfant lui offrira une propriété loin de cet être mauvais et violent.Elle s’y refera une santé.Redécouvrira le bonheur.

    Cette pensée enchante le bureaucrate.Il n’est parti que pour ça.Pour offrir un nouvel avenir à la femme de sa vie,sa chère mère,si courageuse,si dévouée.Rien qu’en y pensant,Cutler hâte encore le pas,brulant de la serrer dans ses bras.Il s’y voit déjà,la faisant tournoyer,entendant son rire délicat,lui annonçant la bonne nouvelle.L’arrivée de jours meilleurs.Pour une fois,ce sera lui qui règlera tout.Devant lui,encore un bon quart de mile à parcourir.Le soir ne tombera pas avant longtemps,et c’est sans crainte que le noble s’avance vers sa Destinée,enfin sûr et certain de tenir sa chance.Et bien décidé à ne pas la laisser s’échapper.

    À l’horizon,un petit point noir,qui grossit au fur et à mesure que le nouvel arrivé chemine.Quelqu’un vient vers lui,à sa rencontre sans doute.Sans ralentir,l’anglais se demande qui cela peut-il bien être.Des voisins ? Personne de suffisamment raffiné ne sort passé le thé de cinq heures.Un comité d’accueil ? Pas si loin de la maison.Bientôt,les larges épaules et la démarche de la silhouette renseignent Cutler sur l’identité de celui sur lequel il tombera bientôt.Adrian.Son frère aîné.Bientôt,tous deux se font face,l’aîné dépassant largement son cadet.Ce qui n’empêche pas ce dernier de débuter la conversation avec aplomb.


    -Adrian,que fais-tu donc ici ? Ne résides-tu donc plus à Paris ?

    Paris,la ville Lumière,capitale des Arts.Là où un amateur de peinture comme lui se sent le mieux.Même coupé des siens.Même déshérité,renonçant à ses titres et à ses rentes pour vivre de sa passion en pays étranger.Au fond la manière la plus simple de se préserver de l’Enfer dans lequel la noirceur de leur géniteur les contraint à survivre.De ne plus voir l’horreur.De se sauver,bien égoïstement d’ailleurs.Voilà sans doute pourquoi le jeune homme ne supporte pas son parent.Un pleutre.Qui a préféré s’offrir les joies de l’étranger plutôt que de rester et de soutenir leur pauvre mère,première victime du cruel personnage les ayant enfantés.Pour cela,Cutler ne lui pardonnera jamais.Et n’a que faire de la réponse qu’il obtiendra à sa question.

    -Non,plus depuis quelques temps… répond Adrian,visiblement mal à l’aise.

    Irrité par les hésitations de son parent,le noble s’impatiente.Qu’a-t-il enfin,à être dans ses petits souliers ? Cherche-t-il à s’excuser ? Peine perdue.

    -Et que nous vaut donc « l’honneur » de ta visite ?

    Le ton est assez cassant.Il possède une nouvelle force,un nouveau statut,et même Adrian ne pourra saper son courage.
    Ce dernier plonge son regard dans celui de Cutler.Il veut être présent.Plus que jamais depuis la naissance de son benjamin.Pour le soutenir dans l’épreuve qu’il aura à traverser.


    -C’est maman,Cutler.

    Incroyable,comme une poignée de mots,prononcés d’une certaine façon,peuvent détruire des certitudes.Le visage tantôt fermé de son interlocuteur se liquiéfie.Il est arrivé quelque chose.C’est impensable.Impossible.

    -Tu sais,lorsque tu es parti,elle était déjà souffrante… Son état a empiré…

    Tais-toi.Il ne veut pas entendre ce qui va suivre.Certes,Liliane Beckett a toujours été de santé fragile,sortant peu,s’allitant souvent,toussant en hiver.Un état ne trouvant d’explication que dans l’accablement la rongeant chaque jour.Un état dont son dernier né vient la libérer.Il doit y arriver.Sinon,pourquoi avoir entrepris ce voyage ?

    -Elle… Elle est morte.Il y a deux mois,de la tuberculose.Je suis sincèrement navré,Cutler.

    La sentence tombe,irrévocable.Adrian se désole du mal qu’il fait à son frère en lui annonçant si abruptement la nouvelle.Comment avouer une pareille chose ? Lui en a été attristé,mais son cadet,si attaché à leur génitrice,souffrirait bien plus…
    Il s’approche,les bras ouverts,comme pour serrer Cutler contre lui,le rassurer.Mais sa tentative échoue.


    -Tu mens ! se récrie le directeur.Je ne te crois pas une seule seconde.

    Jaloux de la nouvelle vie que lui et sa mère vont vivre,il tente de gâcher leur bonheur futur ! Il n’y a pas d’autres explications.Blanc comme un linge,Cutler s’élance sur la route,court à perdre haleine.Il veut savoir.Il sait qu’elle l’attend,là-bas.Elle chassera de son cœur cet affolement effrayant.

    Tout ceci n’est pas réel.

    Enfin,l’altière bâtisse se dessine devant lui.Sans même ralentir,il franchit le perron de marbre,investit le hall,appelle sans obtenir de réponse.Les domestique sont dû obtenir leur jour de congé.La maison paraît vide.Mais elle ne peut l’être.Elle doit être là.Elle ne peut être ailleurs.

    Chaque pièce est visitée méthodiquement.Tout d’abord l’étage,où Cutler fait irruption,commençant par la chambre de sa mère.Personne.Dans la bibliothèque au rez-de chaussée,les cuisines,le salon,la salle de bal,la terrasse ;personne.Pas âme qui vive.Mais parés tout,peut-être que Lily a rendu visite à une de ses amies ! Ou a pris un fiacre pour attendre son fils au dernier relais de poste,et que par malchance,ils se sont manqués ! Le souffle encore court –suite à sa course ? ou bien à cause du tourment refusant de le laisser en paix ?-,le jeune homme se rend dans la dernière pièce où il ne s’est pas encore rendu,avançant sans réfléhir,guidé par ses souvenirs,l’espoir déraisonné de trouver encore d’autres raisons plausibles à ce silence oppressant.

    Il pousse la porte du boudoir de sa mère.Un lieu où elle aime à demeurer pour profiter du soleil traversant les grandes baies vitrées,faire la lecture à son enfant,jouer avec lui,tout simplement passer du temps en sa compagnie,un léger sourire comblé flottant sur ses lèvres.Mais les volets sont fermés.Le froid a envahi les lieux.Les bougies demeurent intactes.Même le parfum de lady Beckett s’est estompé.

    Alors Cutler comprend.Tout est fini.Elle est partie.Elle ne l’a pas attendu.
    Et lui,à l’autre bout du monde,deux ans de trop,deux années fatales.Il n’a pas été près d’elle pour la voir s’éteindre.Pour lui dire combien il l’aime.À quel point vivre sans elle lui semble irréalisable.

    Sa mâchoire se décroche,alors qu’une boule obstrue sa gorge.

    Ne plus la voir.Ne plus la toucher.Ne plus entendre le son si réconfortant de sa voix.Peu à peu l’oublier.Déjà,ses traits lui semblent lointains,flous.À moins que ce ne soient les larmes trempant ses joues.

    Il tombe à genoux,sur le tapis persan.La vie n’a plus de sens.Elle n’est plus.La seule chose qu’il ait jamais chérie.La seule personne à s’être vraiment intéressée à lui,à l’avoir aimé et secouru lorsqu’il en avait besoin.La seule femme ayant une place dans son cœur.

    Recroquevillé au sol,Cutler pleure.Il ne peut s’arrêter.Dans sa poitrine,une plaie immense,qui ne se refermera jamais.À quoi bon continuer,à quoi bon respirer encore,alors qu’elle ne le peut plus ? Il veut mourir.Il veut que son chagrin l’emporte.Pour la retrouver.Il va attendre.Attendre que la douleur le prive de toute raison.Que son esprit s’abîme dans les profondeurs de son corps,loin de ce monde qu’il ne pourra plus jamais apprécier.Détruit.

    Hurla-t-il ? Ses cris furent-ils entendus ? Il ne le sait pas.Plus rien n’a d’importance.Il sombre dans l’inconscience,dévasté de tristesse.Le Ciel aura peut-être pitié de lui.Et arrachera son âme à cette enveloppe charnelle à jamais meurtrie.L’espoir n’existe plus.Dans les songes qui traversent tels des fantômes sa nuit sans fin,le jeune homme la revoit,souriante,tendre,sa seule motivation,sa seule bouffée d’oxygène.Seul être capable de la sauver,il l’a abandonnée.Et elle,si parfaite,si sereine,consciente que sans son garçon,elle se retrouve en première ligne face aux coups et aux injures,sacrifiée pour ses enfants,acceptant la mort qui,elle le sait,viendra bientôt la prendre,elle lève doucement la main pour dire au revoir au fruit de son corps,qui s’en va chercher la joie,le bonheur qu’il mérite.Elle est heureuse pour lui.Elle ne saura jamais que Cutler n’a pas fui.N’a jamais cessé de penser à elle.Son image s’efface,cependant.Bientôt enterrée au pied du marronnier sous lequel elle aimait tant s’asseoir à la belle saison.Oh,il aurait voulu la voir une dernière fois.Même enlevée par la Mort,elle a dû être si belle.Déposer un lys blanc,sa fleur préférée,entre ses doigts.Abandonner une poignée de terre sur son cerceuil.Se recueillir,enfin,lui souhaiter un bon voyage,en un pays qui mérite de la connaître.

    Une douleur que le temps ne peut effacer.Mais Dieu n’éprouve aucune pitié pour l’une de ses créatures prostrée dans une salle sombre,priant de toutes ses forces pour périr à son tour.Il ne lui reste plus rien.Personne pour combattre ses peurs.Essuyer ses pleurs.Lui tenir la main.Il n’y a que cette vie qui s’accroche à lui alors qu’il n’en veut plus,oh,il n’en veut plus.Si fatigué.Dormir.Se laisser consumer par la détresse.

    Le réveil est étrange.Ne sachant si tout cela n’a été qu’un mauvais rêve,ou le prolongement de ce même songe,Cutler ouvre les yeux.Lorsqu’il respire,sa poitrine lui fait mal.Lorsqu’il pense,les larmes reviennent grossir ses paupières rougies.Chaque battement de cœur est un martyr.Dans un état second,il entend des rires provenir de l’entrée.L’exitence le rattrape dans son antre de solitude.Qui peut être aussi heureux,alors que le malheur le déchire ? Tel un somnanbule,il se relève.Chancèle au premier pas.Inspire et remet à plus tard sa prostration.Pour découvrir qui ose encore sourire,alors qu’Elle a disparu.

    Des bruits à l’étage.Ils sont montés.Lentement,ayant l’impression qu’à chaque mouvement il va défaillir,Cutler monte l’escalier,une marche après l’autre.À tout instant,il est tenté de redescendre,de s’enfermer à nouveau,de replonger dans l’oubli et l’obscurité.Mais il veut savoir.N’étant pourtant pas prêt à tout apprendre.

    Sur son chemin,des vêtemements.Veste,chemise,souliers.Corset.Le jeune homme continue,perdu,inconscient,détaché de l’Univers en son entier.Les exclamations et les gloussements proviennent de la chambre conjugale.Il pousse la porte,qui s’ouvre silencieusement.Sur la chaise,l’épée de son père,et à côté,le sabre d’un pirate.D’une pirate.Entres les draps défaits,ils s’enlacent,s’embrassent,se désirent.Corps entrelacés.Insouciance du plaisir.L’indiscret les regarde dans l’embrasure,sans être vu.Sa mère est morte,il est le seul à la pleurer.Le veuf a trouvé de nouveaux bras,parmi le bas peuple.Avec une créature toute de luxure,alors que son épouse,digne,aimante,a souffert toute une vie de privation et de silence pour lui.Et dans le vide ayant pris la place de son âme,un nouveau départ,construit sur des cendres et de la détresse.

    Cutler Beckett a vingt ans.Il les fera payer.Tous.Pour le mal qu’ils ont fait à Liliane.Pour le mal qu’on lui a fait à lui.Ils paieront tous.Tôt ou tard.


Au dessus de lui,les rochers tournaient,avant de se préciser et de retourner à l’immobilité.Allongé sur le dos,le Lord comprit alors que les contours indistincts étaient dus aux pleurs qui emplissaient ses yeux et troublaient sa vision.L’impression d’avoir le torse marqué d’un vaste trou lui restait,bien que le flash soit fini.Quelle horrible impression.D’avoir perdu une seconde fois la seule femme qu’il aimerait jamais avec toute sa sincérité.S’aidant de la paroi pour se remettre sur ses deux pieds,l’aristocrate,hagard,chercha à se rappeler où il était.Les Enfers.Dans le but de trouver Carlotta de Neufchâtel.

Mais… Où était donc son compagnon d’infortune ? Disparu,de même que les rosiers.Aucune trace d’eux,pas un pétale,pas même une supplication étouffée par la distance .Beckett tenta bien de l’appeler,mais sa voix,enrouée de sanglots refoulés,ne parvint point à provoquer un échos suffisant.Plus que jamais,le bureaucrate avait besoin de quelqu’un pour le seconder,pour lui rappeler qu’il sortirait un jour d’ici.Mais il était seul,à présent.Seul avec ses réminiscences.Cette même souffrance que plus d’une décennie auparavant marquait le début d’une existence sans cesse rendue amère par une tragique disparition.Ce manque que rien ne pourrait combler.

Haletant,l’aristocrate se lança à corps perdu dans le couloir,parfois certain d’être suivi,d’autres fois de courir droit à perte,d’autres encore de mener une quête expiatoire ne pouvant lui apporter la paix.Il courut,comme si sa vie en dépendait,la raison vascillante,l’entêtement plus que le courage motivant ses enjambées.Il fallait que ça prenne fin.Sinon,il ne répondrait bientôt plus de rien.

***

L’éponge laissa une traînée transparente sur la peau du directeur de la EITC.L’eau se concentra en une goutte qui,après être passée entre les deux sourcils de l’endormi,glissa jusqu’au coin interne de son œil droit,avant de tracer une ligne humide sur sa joue et de disparaître une fois l’arrête du menton passée dans le col de sa chemise.

Avec une certaine affliction,Mercer songea que cette goutte ressemblait beaucoup à une larme.
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Lord Beckett
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MessageSujet: Re: { Welcome to my Hell - Le Cheminement d'une Âme Perdue }   Dim 5 Sep - 11:11


Chap. 5 : Dawn





Incroyable comme chaque mètre de ce tunnel pouvait ressembler aux précédents,ainsi qu'aux suivants.Malgré lui,son regard s'accrochait à chaque roc,alors que sa délivrance dépendait ce qu'il y avait devant,loin devant.Sans doute l'épuisement,qui tentait par tous les moyens possibles de l'encourager à s'arrêter,à reprendre son souffle.Mais quel souffle,je vous le demande ? Les pas s'enchaînaient,avec un rythme que Beckett voulait rapide,mais sa poitrine en feu lui rappelait sans cesse que cet exercice ne pourrait durer indéfiniment.

Deux mètres plus loin,la silhouette solitaire dut s'arrêter,prise d'une toux irrépressible.Cutler,appuyé des deux mains contre la roche,et courbé en deux,crut être sur le point de recracher ses poumons,tant la violence des contractions comprimant son abdomen lui sciait le corps en deux.Au bout d'instants plus longs que des éternités de martyr,la crise finit par passer,mais lorsque l'aristocrate porta sa main tremblante à sa bouche pour s'essuyer les lèvres,une trainée rouge marqua sa peau blème,symbole d'une déchance,d'une fin qui se précisait dramatiquement.Demeurant un instant parfaitement immobile,alors que sa respiration s'appaisait,le noble se prit à éprouver un grand calme,dans son malheur et l'urgence de la situation.Il allait mourir.Noyé dans son propre sang,tout comme Liliane dans le grand lit froid de la chambre du fond,le liquide grenat marbrant les draps d'un blanc hivernal.À son instar,il disparaitrait seul,en un lieu de haine et de vice.Sans avoir pourtant sa pureté,sa bonté.Ni qui que ce soit pour le pleurer.

Avec la force du désespoir,le directeur de la EITC repartit,un goût amer contre son palet.L'air semblait arracher à sa trachée des petits morceaux de chair à chaque inspiration,mais cheminer en apnée ne pouvait être décemment envisagé.De toute manière,la souffrance finissait par devenir diffuse,habituelle,presque monotone.De même que sa course.Que sa raison même de se trouver ici : après tout,il ne faisait que courir après un bonheur inapprochable,à l’instar des millions de personnes habitant cette planète.Et qui ne finissaient que rarement par le trouver.Certains même affirmaient qu’ils valaient mieux ne plus espérer,la fatalité se chargeant de placer à son bon vouloir merveilles et écueils sur la route des êtres dont elle influençait l’existence.David avait Sarah… Alors que Norrington,plein de bonne volonté et d’espérance,demeurait privé de sa lumière,de sa belle Elizabeth… Alors quoi,s’asseoir,fermer les yeux,attendre le sommeil éternel ? Et agir comme un lâche,au fond.Une voie si facile,si attreyante.Pourtant,comment accepter d’avoir vécu à nouveau toutes ces déchirures,d’avoir dû croiser une nouvelle fois le regard de celles et ceux ayant marqué si profondément sa vie d’avant,et baisser les bras dans la dernière ligne droite ? Non,impossible.Si la rédemption ne pouvait être attendue au bout du chemin,au moins parvenir jusqu’à l’antre du Démon constituerait un acte honorant de moins par le vouloir leur mémoire,et tâchant ainsi de laver les injures faites à leur encontre.De toute manière,nul Dieu n’accepterait jamais de l’absoudre de ses péchés,car aucun Dieu n’aurait pu permettre tant de cruauté pour punir un simple mortel.

À nouveau,du sang s’échappa de sa gorge,le forçant à réduire irrémédiablement l’allure.Et ce boyau qui demeurait toujours aussi vierge d’indice,d’ultime combat sonnant sa fin,ou au contraire son ultime victoire… Désormais,Beckett laissait ses doigts courir contre la paroi,unique repère lui offrant une direction,un rappel de ce qui l’attendait encore.Comme Blackheart se rirait de cet humain brisé osant encore lui tenir tête… Mais le britannique ne se résolvait pas à abandonner.Pas sans une explication.Il avait combattu son père,il avait traversé des océans entiers dans le but de porter secours à sa mère : le bien né n’était en aucun cas une personne pour qui l’idée de se rendre s’avérait acceptable.Têtu,oui… Ou ne pouvant simplement plus supporter que chaque chose lui apportant un peu de bien finisse immanquablement par disparaître.

Marcher droit,quelle utopie.Le couloir semblait par moment tourner autour d’un axe invisible,mais le Lord le savait bien : tout cela ne s’avérait pas réel.Juste son corps sur le point de le lâcher.Juste son esprit en train de défaillir.Les deux murs,à sa gauche comme à sa droite,lui tenaient lieu de supports de plus en plus souvent.Et cette migraine… Cette asthénie plus insurmontable que n’importe quel éreintement jamais éprouvé… La Marque quant à elle ne réagissait pas,se réservant sans doute pour l’ultime face-à-face,alors que son conscient,terré au fin fond de son crâne,cherchait sans grand espoir un peu de lumière,quelque chose auquel se raccrocher le temps d’un pas supplémentaire.Et au fond,Cutler ne désirait pas faire appel à elle.Au moins,si jamais quelqu’un découvrait un jour son périple aux Enfers,on saurait qu’il avait consumé ses derniers efforts sans aide,luttant avec les piètres armes dont le Ciel l’avait pourvu.Le mot « suicide » prenait un tout nouveau sens.

Et puis un miracle.Ses mains hésitantes ne rencontrant plus de surface froide.Alors l’aristocrate força son esprit replié au fond de son être à revenir à la surface,à donner une explication à cela.Le tunnel venait de prendre fin.Il était arrivé au bout,trouvant une vaste grotte que sa vue,rendue moindre par les privations et les douleurs,tâchait d’explorer dans ses moindres recoins.Beckett touchait au but,et il en aurait presque souri,si ses joues n’avaient point été cristallisées par le sel de ses larmes séchées.La fin du calvaire.Le début de la dernière bataille.

Qu’importât la difficulté.La réponse de Cate,les sarcasmes de son geôlier.L’anglais l’avait fait.Avoir survécu alors que sa chair se mourrait et que son âme n’attendait plus que la délivrance du trépas ou encore le repos apporté par la folie,cela le ravissait,bien que ses limites aient été piétinées sans ménagement.Tant réalisé,tant à entreprendre encore.Et plus grand-chose à perdre.
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